Guerre aux démolisseurs

Interior view of the Saint-Landry church, demolished in 1829 – unknown author – Musée Carnavalet, Histoire de Paris (Public domain)

 L’écrivain français Victor Hugo est aussi connu pour avoir été l’un des grands défenseurs au XIXe siècle du patrimoine et de l’architecture médiévale. La défense des cathédrales gothiques et de Notre-Dame de Paris en particulier en est peut-être l’exemple le plus significatif.  Dans sa Note sur la destruction des monuments en France (1825) ainsi que dans Guerre aux démolisseurs (1832), il s’insurge contre les “ignobles spéculateurs” responsables de ces destructions, argue du fait que la beauté d’un édifice appartient à tout le monde, et réclame une loi qui protège le patrimoine. 

Dans ces deux textes, outre une liste considérable de destructions, dont celle de l’église Saint-Landry, il est fait mention à de nombreuses reprises et de façon peu flatteuse, de la vente et du réemploi des matériaux qui en sont issus. Victor Hugo constate que “c’est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierre choisit des matériaux”, s’offusque du comportement de tel propriétaire “qui ne voit dans un monument qu’une carrière de pierres” ou de tel autre qui “vendra le Parthénon pour le prix de la pierre”. Ce maçon s’en sort un petit peux mieux, qui, ayant participé aux travaux de démolition partielle d’une église, réutilisa certains éléments afin de s’en faire “une admirable maisonnette”.

Si le contexte du réemploi des matériaux, ayant trait à la protection d’édifices historiques, est ici très spécifique, il met néanmoins en évidence les difficultés – voire les contradictions – avec lesquelles il faut traiter. Comment encourager au réemploi mais de façon respectueuse, tant des éléments à réemployer que des édifices eux-mêmes ? Comment éviter la spéculation au réemploi et éviter qu’un bâtiment n’ayant pas vocation à être détruit le soit afin d’en réemployer certains éléments ? Comment éviter enfin que le réemploi ne serve de prétexte ou d’excuse à une démolition ?

Une version de “Guerre aux démolisseurs” est notamment disponible en français sur wikisource.

Déconstruction d’une cheminée d’usine

Usine et sa cheminée (image d’illustration) – Aubervilliers vers 1900, France (Public Domain)

Le journal hebdomadaire français « La Nature », revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie, publiait en 1884 la chronique de la déconstruction d’une cheminée d’usine en vue du réemploi de ses matériaux.

« Démolir une cheminée d’usine dans des conditions telles que les matériaux en provenant puissent être employés de nouveau et cela malgré la présence de constructions environnantes rendant les abords inaccessibles, tel est le problème qu’ont résolu MM. R. M. et J. Bancroft (…) » (extrait)

La suite de la chronique, disponible en français sur le Conservatoire numérique des Arts et Métiers (Cnum), p.382, décrit le procédé technique mis au point pour pouvoir descendre les briques par l’intérieur de la cheminée tout en amortissant leur chute par un double système de couloir vertical, permettant une certaine compression de l’air, et de caisse à porte élastique. Se pose ici toute la question d’une déconstruction soigneuse afin de préserver tant les bâtiments à proximité que les matériaux de réemploi eux-mêmes. 

Re-use until the 20th century

Palacio de la Industria (Main building, Barcelona Universal Exposition) – 1888 (unknown author) – public domain

Si la pratique du réemploi des matériaux de construction semble aujourd’hui relativement marginale, elle était encore courante il y a un peu plus d’un siècle. En 1890, le «Diario de Cataluña » (extrait ci-dessous en espagnol) fait ainsi part d’une vente publique, par lots, de matériaux (tuiles, bois, fer…) issus de la déconstruction partielle du Palais de l’Industrie à Barcelone ainsi que de projets de réemploi pour certains de ces matériaux.

De la même manière, «Le Soir » (extrait ci-dessous) mentionne, en 1893, la vente publique de matériaux issus de la démolition du Château royal de Laeken en Belgique. À peu près à la même époque, d’autres journaux font d’ailleurs mention de magasins et de dépôts de vieux matériaux, de la manière dont les projets se finançaient en vendant des matériaux déconstruits ou dont des expropriations pouvaient mener à la vente de matériaux.

Ces pratiques de réemploi restent en vigueur jusqu’au début du XXe siècle. En 1903, en France, «L’Annuaire du Bâtiment, des Travaux Publics et des Arts Industriels » (extrait ci-dessous) donne une série de prix pouvant être appliqués à la dépose, au nettoyage, au transport et à la repose sur place ou non de différents matériaux.


Extraits:

Diario de Cataluña (16-01-1890), p. 2 : « En uno de los días de la semana próxima, se verificará una subasta pública para la adjudicación de los materiales procedentes del derribo de las naves laterales del Palacio de la Industria. Se han formado lotes de diversas clases, entre ellos de tejas, maderas y hierro. Parte de dichos materiales se aprovecharán para la verja y galerías del nuevo Palacio Real que se está construyendo en la Ciudadela. También se destinará otra parte a las puertas, cerca y otras dependencias del nuevo Matadero. »

Le Soir (10-12-1893), p. 3 : « Le receveur des domaines de Bruxelles-banlieue […] procédera […] au jardin du Château royal de Laeken, à la vente publique de vieux matériaux et objets provenant de la démolition du Château royal de Laeken, consistant en poutrelles de fer (11,280 kilos), vieux plomb (450 kilos), vinc [sic] zinc (400 kilos), 425 châssis, portes, un dynamo en bon état avec accessoires, etc., etc. »

Annuaire du Bâtiment des Travaux Publics et des Arts Industriels (1903), p. 2312 et suivantes et principalement p. 2322 et 2323 (les prix sont donnés en francs et centimes): « Prix et renseignements pouvant être appliqués aux appareils, articles, matériaux & produits ordinairement employés […] / Décarrelage de carreaux petits et grands avec son réemploi sur place (le mètre superficiel) 0 09 […] / Découverture (au mètre superficiel) : – en ardoise 0 24 – en zinc pour réemploi 0 27 – en tuiles plates 0 20 – en tuiles à emboîtement 0 10 […] / Dépavage de pavés posés sur mortier de chaux sans transport, mais avec rangement et décrottage, le mèt. Sup. 0 25 […] / Dépose de pierres avec soin pour être conservée [sic] […], le mètre cube 7 00 […] – en démolition 3 70 […] / Dépose et repose de persiennes […] / Dépose de verres, compris démasticage, (prix moyen) le mètre superficiel 1 05 / Dépose et repose de vasistas, la pièce 0 60 / Dépose et repose de châssis de toit […] / Dévoligeage (au mètre superficiel) – pour réemploi 0 30 – pour démolition 0 10 […] »

Opalis

Né en Belgique à l’initiative de Rotor, le site web Opalis dédié aux matériaux de réemploi, a par la suite étendu son champ d’action à toute une partie du nord de l’Europe, dans le cadre du projet européen FCRBE. Face au constat de la nécessité qu’il y avait à identifier les pratiques déjà existantes en la matière, la fonction première du site est d’être un annuaire regroupant un peu plus de 300 fournisseurs de matériaux de réemploi, sur un territoire comprenant la France, la Belgique ou encore les Pays-Bas (il existe également une version du site Opalis spécifique au Royaume-Uni). Les informations sur ces différents fournisseurs permettent de se faire une idée de la spécialité de chacun et du type de matériaux vendus, ainsi que des services éventuellement proposés, tels que déconstruction, transport, conception ou aide à la conception. Sont également mentionnées les opérations pouvant être effectuées sur les matériaux, comme le nettoyage, les réparations ou traitements divers, ou encore le redimensionnement.

Le site propose également une liste de projets intégrant des éléments de réemploi afin de donner à voir que de tels projets sont possibles. Il fournit enfin de la documentation et des informations concernant les différents types de matériaux : informations historiques et culturelles, variétés de produits par type de matériau, traitements généralement proposés, prix constatés, informations dans le but de prescrire ces matériaux, qui s’accompagnent parfois d’extraits de cahier des charges pour de telles prescriptions.

Voici d’autres liens d’intérêt allant dans le sens d’Opalis :

  • En Belgique, la plateforme des acteurs pour le réemploi des matériaux de construction à Bruxelles, bien qu’elle ne soit pas un annuaire à proprement parler, présente néanmoins des formations, des outils concernant le réemploi et quelques liens vers des plateformes d’échange de matériaux.
  • materiauxreemploi.com, en France, fournit des informations précieuses concernant le réemploi des matériaux, notamment au niveau légal, ainsi que des exemples de réalisations et un annuaire d’acteurs du réemploi. La plupart de ces derniers ne sont néanmoins pas des fournisseurs. Il peut s’agir d’institutions, de bureaux d’étude ou d’assistance à maîtrise d’ouvrage, de constructeurs, d’architectes ou encore de plateformes web d’échange ou de vente de matériaux.
  • SalvoWEB, au Royaume-Uni, est le site web de l’entreprise Salvo Ltd, active depuis près de 30 ans dans le domaine du réemploi et des antiquités architecturales. Le site présente, outre un magasin en ligne et une plateforme de petites annonces, une liste étendue de fournisseurs de matériaux de réemploi. Salvo a également contribué à alimenter le site web Opalis.
  • Build Reuse, aux États-Unis, est une organisation à but non lucratif, anciennement dénommée BMRA (Building Materials Reuse Association) et active dans le domaine du réemploi depuis plus de 25 ans, à travers notamment un programme de formation continue et de certification. L’organisation développe en partenariat avec le American Wood Council et le Canadian Wood Council, un site web dédié au bois de réemploi et recyclé, qui présente une liste importante de fournisseurs dans ce domaine.

A notre connaissance, il n’existe pas de tel annuaire d’entreprises fournissant des matériaux de réemploi en Espagne ou au Pays-basque. Ces entreprises, même si elles ne semblent pas très nombreuses, existent pourtant bel et bien. Adokin a pu en identifier une série. Établir un annuaire complet des fournisseurs de matériaux de réemploi ainsi que leurs spécificités demanderait néanmoins un travail minutieux et de plus longue haleine. Mais il est à souhaiter qu’une telle initiative voie le jour sur notre territoire !

Grande Halle de Colombelles

L’atelier électrique et la tour de refroidissement d’une ancienne société métallurgique française sont les seuls éléments ayant été conservés sur un site appelé à être reconverti. L’opérateur à majorité publique, Normandie Aménagement, en charge de cette reconversion a fait appel aux architectes de l’atelier Construire et à ceux d’Encore Heureux pour leur expérience dans le réemploi de matériaux, afin de transformer l’atelier électrique en nouveau lieu de travail et de culture, la Grande Halle. Celle-ci, dont l’enveloppe porteuse en béton est conservée, se divise en deux nefs : l’une est pratiquement laissée en l’état et est un lieu d’accueil et de rassemblement, l’autre est divisée en trois niveaux en bois prolongés par des balcons et accueillant café-restaurant, ateliers et espaces de travail ou de répétition.

Une première expérimentation de réemploi a été menée à proximité du projet par le Collectif ETC qui a été chargé de la construction de la cité de chantier. Cet espace temporaire constitué de vieux conteneurs et de matériaux de réemploi (dont une charpente métallique de chapiteau évoquant la toiture de la Grande Halle voisine) est devenu, à l’image de la Maison du projet Morland, lieu d’accueil du public, de médiation et d’échange autour du projet, au travers notamment de la permanence architecturale. L’association le WIP en charge de la gestion et de l’animation de la future Grande Halle, et afin d’en préfigurer les usages, s’était installée dans la cité de chantier.

Pour le chantier lui-même, le marché du projet a été divisé en plusieurs lots avec variante obligatoire relative au réemploi. Un lot spécifique au réemploi – le lot 1 – a été également créé et confié au WIP. Sa mission était d’identifier les gisements à proximité du chantier, de déconstruire et collecter, d’éventuellement remettre en état et de fournir les matériaux aux entreprises chargées du chantier en les stockant sur site dans des conteneurs. Des « fiches matériaux » ont été rédigées afin d’informer sur leur origine et leurs caractéristiques techniques. Ces fiches ainsi qu’un travail étroit avec les bureaux d’étude et les assureurs ont permis de rendre possible l’utilisation de tels matériaux. Il est à noter qu’un réel accompagnement au réemploi pour les entreprises du chantier a été effectué, grâce entre autres à la permanence architecturale. Le WIP, qui envisage le développement à plus long terme d’une plateforme physique de réemploi, a évalué les bénéfices de telles pratiques en terme de création d’emploi local à presque 2 ETP et a également estimé une réduction de CO2 de 25t ainsi qu’une diminution des déchets produits de 19t !

Voici une liste de matériaux de réemploi utilisés sur le site du projet :

  • 27 radiateurs en fonte et 25 en acier (provenant d’un immeuble de bureaux et d’un garage);
  • 31 pièces de sanitaires (vasques, WC, urinoirs, provenant d’immeubles de bureaux et d’activités);
  • 21 poteaux de garde-corps (issus notamment de bois de charpente);
  • 1 fenêtre sur 21 intégrables au projet à la suite d’un vol (provenant d’un bâtiment d’activités);
  • 18 portes en bois massif dont 2 portes coupe-feu (provenant d’immeubles d’habitation);
  • 200 m² d’isolant (dalles en laine de roche intégrée en faux-plafond et provenant d’immeubles de bureaux et d’activités);
  • carrelage et faïence (provenant notamment de fin de stock);
  • bois de menuiserie (issu des palettes de transport des matériaux).

Source: MOOC – Le réemploi : matières à bâtir, organisé par l’ICEB ; le WIP, dont un poster est disponible ici sous licence Creative Commons – Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0 International – avec d’autres détails concernant notamment les traitements effectués en vue du réemploi. 

Maison du projet Morland

Maison du projet Morland, 2018, Paris – Emerige (Project owner), Encore Heureux (conception), Encore Heureux + MI2S ingénierie + Albert&Compagnie + Esselinck Ingénierie (Team) – photography by Cyrus Cornut (courtesy of Encore Heureux)

Dans le cadre de l’appel à projets urbains innovants « Réinventer Paris » lancé en 2014, l’ancienne préfecture de Paris boulevard Morland est en cours de réhabilitation. Le projet « Morland Mixité Capitale », porté par le promoteur Emerige et mené par une équipe dont fait partie notamment David Chipperfield, la transformera en lieu de vie aux usages multiples. La déconstruction de l’imposant site administratif met en évidence une mine de matériaux au potentiel de réemploi non négligeable. Une fois identifié ce potentiel important, les architectes d’Encore heureux, se sont vu confier la réalisation d’une construction temporaire, à proximité du chantier principal, la Maison du projet Morland, intégrant une partie de ce gisement. Le reste sera quant à lui utilisé sur le projet de réhabilitation lui-même, pour d’autres aménagements de chantier ou bien sur des chantiers ex-situ.

La réalisation d’Encore Heureux s’insère donc dans la logique plus large du réemploi d’un gisement de matériaux. Construite en bonne partie avec des éléments provenant de ce gisement, sa façade rideau sur ossature bois intègre par exemple 78 ouvrants de fenêtre ! La Maison du projet Morland est bien sûr un espace dédié au projet mais le Pavillon de l’Arsenal, Centre d’urbanisme et d’architecture de Paris, y a également proposé des ateliers-spectacles pour enfants, autour de l’architecture et de la ville contemporaine, conçus par les architectes de PLUS+MIEUX création.

Voici une liste partielle des éléments du gisement, dont certains ont été réemployés dans le projet d’Encore Heureux :

  • 1500 fenêtres ;
  • 11000 plaques de faux-plafond en métal ;
  • 2200 radiateurs ;
  • dalles en pierre ;
  • cloisons ;
  • luminaires.

FCRBE

Le projet européen (Interreg North-West Europe) FCRBE (Facilitating the Circulation of Reclaimed Building Elements) a pour but d’augmenter de 50% d’ici à 2032 la quantité de matériaux de réemploi en circulation ! Principalement centré sur le nord de la France, la Belgique et le Royaume-Uni, le projet regroupe des acteurs institutionnels ou issus du monde de la construction et de la recherche, comme Salvo Ltd (UK), Bellastock (FR) ou Rotor (BE). Ces partenaires se sont donc associés afin que le réemploi soit pris en compte dans les différentes étapes d’un projet de construction et se servent pour ce faire de différents moyens :

  • le site web Opalis, regroupant une liste de fournisseurs de matériaux de réemploi, des informations sur ces matériaux ainsi que des exemples de réalisations ;
  • plusieurs guides permettant d’identifier le potentiel de réemploi des éléments de construction et facilitant leur intégration à de nouveaux projets.

Ces outils et d’autres sont notamment mis en application à travers divers projets pilotes.

Circular economy actions

La législation et les actions politiques actuelles relatives à l’économie circulaire mettent avant tout l’accent sur le recyclage, au détriment bien souvent du réemploi. Les recommandations de réduction des déchets faisant mention du réemploi s’accompagnent rarement, on l’a vu, de mesures concrètes. Il existe néanmoins une série de cas pratiques de mise en application de ces législations ou de ces décisions politiques et qui concernent le réemploi des matériaux de construction. Ceux-ci mettent en avant l’importance du rôle des pouvoirs publics et peuvent aller du simple accompagnement jusqu’à l’obligation en passant par la recommandation, en suivant la logique d’action permettre, encourager et obliger.

La série de cas pratiques décrits en fin d’article correspondent à des exemples incitatifs – visant à encourager – ou contraignants – visant à obliger – dans des pays et des territoires où une action préalable a déjà été menée afin de rendre possible le réemploi des matériaux. L’absence d’une telle action préalable sur le territoire espagnol ou au sein de la Communauté Autonome du Pays basque ne permet sans doute pas à l’heure actuelle la plupart des actions incitatives ou contraignantes de la part des pouvoirs publics. Il conviendrait dans un premier temps (et ce blog s’y emploie) de rendre visible et de faciliter les pratiques de réemploi avant d’envisager d’autres types d’actions. Néanmoins, un tour d’horizon de ce qui se fait déjà à l’étranger permet de se rendre compte de ce vers quoi nous pourrions nous diriger.

Suit ici une liste non exhaustive de ces cas pratiques, à commencer par des exemples incitatifs, pouvant aller de l’utilisation des marchés publics au soutien aux entreprises, en passant par des primes aux projets ou des incitatifs fiscaux :

  • En Belgique, la région wallonne a initié une étude visant une priorisation des matériaux de réemploi dans les cahiers des charges, mais aussi une série de recommandations pour l’élaboration des marchés publics afin d’y favoriser le réemploi. Par ailleurs, la Région de Bruxelles-Capitale, dans le cadre de son Programme Régional en Économie Circulaire, fournit une feuille de route aux nombreuses mesures dont certaines ayant vocation à devenir progressivement contraignantes. Le fréquent fonctionnement par subsidiarité de la Région amène au soutien du secteur via des appels à projets (BeExemplary ou BeCircular), des primes ou avantages fiscaux comme un futur taux de 6% de TVA pour des éléments de réemploi. Par ailleurs, est prévu pour 2021, parmi toute une série d’autres mesures favorisant ou sensibilisant au réemploi, l’obligation d’inventaire des matériaux pré-déconstruction.
  • À Seattle (U.S.A.), l’obtention d’un permis de déconstruction de bâtiments résidentiels est soumis, entre autre, à un réemploi des matériaux de construction d’un pourcentage minimal de 20% (hors asphalte, briques et bétons) ainsi qu’à la présentation d’un rapport identifiant les quantités d’éléments réemployés et recyclés. Ce processus permet d’engager une déconstruction avant qu’un nouveau permis de construire ait été délivré.

Voici maintenant une série d’exemples contraignants, liés à une obligation d’inventaire pré-démolition (aussi appelé diagnostic ressource) et/ou de déconstruction sélective, à une obligation de diriger certains éléments issus de la déconstruction vers des filières de réemploi, ou à une obligation d’intégrer certains éléments de réemploi dans de nouveaux projets :

  • En France, l’article 51 de la récente Loi n° 2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, prévoit l’obligation lors de certains « travaux de démolition ou réhabilitation significative de bâtiments », d’un « diagnostic relatif à la gestion des produits, matériaux et déchets », « en vue, en priorité, de leur réemploi ou, à défaut, de leur valorisation ». L’article 59 de cette même loi modifie le Code de l’environnement (Article L 228-4) et oblige à veiller au réemploi des matériaux lors de commandes publiques dans le domaine de la construction.
  • À Portland (U.S.A.), imposition est faite d’une déconstruction permettant le réemploi des matériaux en lieu et place d’une simple démolition. Cette imposition concerne certains bâtiments dont des construction unifamiliales ayant une structure datant d’avant 1940 (voir ici).
  • Dans le Cook County (U.S.A.), lors de l’obtention d’un permis de démolition de bâtiments résidentiels, imposition est faite de diriger un minimum de 5% des matériaux vers des filières de réemploi (voir ici).

Ce texte se base en partie sur un rapport produit par Rotor dans le cadre du projet de recherche “le bâti bruxellois source de nouveaux matériaux” (BBSM) et qui propose des pistes d’action et des jalons pour développer le réemploi. S’y retrouvent plusieurs des exemples cités ici ainsi qu’une foule d’autres informations.

Circular economy strategies

Il semblerait que cette année marque le renforcement de la transition économique vers une économie circulaire. La Commission Européenne a présenté le 25 mars de cette année son Plan d’Action pour une Économie Circulaire, en tant que mesure phare du Pacte Vert pour l’Europe. Ce plan met l’accent sur des secteurs grands consommateurs de ressources comme celui de la construction, à l’important potentiel de circularité, et présente une nouvelle stratégie globale pour un environnement bâti durable qui mettra en avant des mesures afin d’améliorer la durabilité et l’adaptabilité des espaces construits, élaborera des journaux de bord numériques des bâtiments, révisera le règlement sur les produits de construction, intégrera l’évaluation du cycle de vie dans les marchés publics grâce à l’outil Level’s, ou envisagera de revoir les objectifs de valorisation des matières issues de démolitions.

En parallèle, la Commission Européenne a présenté il y a peu le document Principles for Building Design où sont répartis les objectifs à atteindre selon différents groupes : usagers, équipes de concepteurs, constructeurs, fabricants, équipes de déconstruction et démolition, investisseurs et assureurs et enfin pouvoirs publics. En ce qui concerne la déconstruction, se pose la question de la nécessité d’identifier les ressources présentes dans un bâtiment afin de promouvoir une déconstruction sélective.

La Stratégie Espagnole d’Économie Circulaire reste dans l’attente d’une évaluation de la part de la Commission Européenne afin d’établir un objectif concernant la préparation au réemploi. Elle établit néanmoins la construction comme l’un des secteurs d’action prioritaires et encourage les pratiques de démolition sélective ou d’analyse de cycle de vie.

De son côté, la Stratégie d’Économie Circulaire de la Communauté Autonome du Pays Basque 2030, décrit de façon générale l’importance d’un modèle économique qui mette en avant le réemploi, la récupération et le recyclage. Cependant, dans le cas de la construction, elle se limite à mentionner la nécessité d’améliorer la qualité des études de gestion des DCD ou de leur tri sur chantier, ainsi que l’importance de la prise en compte du cycle de vie dans la conception des bâtiments. Il semblerait donc qu’il faille encore attendre pour que le réemploi et la déconstruction sélective deviennent une réalité tangible !

Pourtant, certaines mesures plus concrètes, si elles ne s’appliquent en général pas directement au réemploi des matériaux de construction, pourraient servir d’inspiration :

  • l’objectif d’augmentation de 30% du taux d’utilisation de matériaux circulaires ;
  • le besoin de nouveaux matériaux durables et remplaçables ;
  • le besoin d’une éco-conception permettant la réparation ou le réemploi, notamment des bâtiments ;
  • la mise en avant de la nécessité de la recherche, de la formation, de la sensibilisation ou de la visibilisation ;
  • le besoin de certaines normes, guides ou méthodologies spécifiques, notamment dans le cas de réhabilitations de bâtiments ;
  • l’idée d’une taxe déchets, d’un mécanisme de vérification des démolitions sélectives ou d’un pourcentage de matériaux recyclés à utiliser ;
  • l’idée de points de collecte et de préparation au réemploi d’encombrants.

From linear to circular economy

Ce schéma s’inspire d’un diagramme publié sur le site de la Fondation Ellen MacArthur, s’étant donné pour mission d’accélérer la transition vers une économie circulaire, et où d’autres informations sur le sujet sont disponibles.

Si les démarches de réemploi semblent bien souvent s’inscrire au sein d’une logique d’économie circulaire, qu’entend-on exactement par cela et en quoi l’économie circulaire se distingue-t-elle de l’économie linéaire classique ? Poser la question, c’est peut-être d’ailleurs en partie y répondre. Le modèle économique linéaire actuel privilégie en effet l’extraction de matières premières, la fabrication et la vente de produits qui seront utilisés puis jetés. Dans un contexte de raréfaction des matières premières et de crise écologique, l’économie circulaire tente quant à elle une approche et une gestion plus durable des ressources naturelles, en allongeant la durée de vie des produits, en réduisant les déchets et en réintroduisant les ressources consommées dans le cycle de production. Il est important de souligner que cette démarche, si elle s’accompagne souvent d’une volonté de justice climatique et sociale, ne remet pas pour autant en question le principe de croissance, mais tente de découpler la croissance économique de la consommation de ressources naturelles.

L’économie circulaire a fait l’objet de deux plans d’action au niveau européen, celui de 2015 et son successeur de 2020, consécutif au Pacte Vert pour l’Europe. Le principe a été transposé au niveau national.

Le concept d’économie circulaire apparaît par ailleurs dans le Code de l’environnement français en 2015 (Article L110-1-1), a fait l’objet de plusieurs lois (Loi n° 2015-992 du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte, ou Loi n° 2020-105 du 10 février 2020 relative à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire) et une feuille de route présentant des mesures concrètes, réparties en différents domaines et piliers, a été publiée à son sujet en 2018.

Voir à ce sujet une publication intéressante du Ministère de la Transition Écologique et Solidaire (ici) ainsi que de l’ADEME (ici) ou le site de l’Institut National de l’Économie Circulaire et sa publication concernant le plan d’action Économie Circulaire européen (ici).

Le Code de l’environnement apporte les précisions suivantes quant à l’économie circulaire :

« La transition vers une économie circulaire vise à dépasser le modèle économique linéaire consistant à extraire, fabriquer, consommer et jeter en appelant à une consommation sobre et responsable des ressources naturelles et des matières premières primaires ainsi que, par ordre de priorité, à la prévention de la production de déchets, notamment par le réemploi des produits, et, suivant la hiérarchie des modes de traitement des déchets, à une réutilisation, à un recyclage ou, à défaut, à une valorisation des déchets. » (extrait de l’Article L110-1-1 du Code de l’environnement)

En Espagne, la Stratégie Espagnole d’Économie Circulaire España Circular 2030, qui présente une série d’objectifs dans ce domaine, s’alignant sur les objectifs européens, vient d’être approuvée par le Gouvernement. On y retrouve notamment aux pages 8 et 9, dans une volonté de « transition juste et solidaire vers un nouveau modèle », ce qui pourrait servir de définition à l’économie circulaire.

Le gouvernement basque publie de son côté la Stratégie d’Économie Circulaire de la Communauté Autonome du Pays Basque 2030 (à voir ici). Aux pages 8 et 9, on peut y voir également une définition de l’économie circulaire et de ses principes.