Permis de faire

En architecture, l’utilisation de matériaux de réemploi relève bien souvent d’une forme d’expérimentation, tant du point de vue technique que créatif. L’aspect légal de ces expérimentations peut dans certains cas devenir un frein au réemploi. Sur ce point, et depuis quelques années, les choses semblent bouger en France. 

Le « Permis de Faire », cher à l’architecte-constructeur Patrick Bouchain, a été traduit une première fois à titre expérimental dans des textes légaux, à l’article 88 de la loi n° 2016-925 du 7 juillet 2016 (Loi LCAP, relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine). L’article, portant sur les logements et bâtiments publics, autorisait les personnes publiques à déroger à certaines règles de construction (fixées par le Décret n° 2017-1044 du 10 mai 2017) à la condition d’atteindre des objectifs similaires. Ceci concernait notamment les matériaux et leur réemploi.

Un nouveau texte viendra élargir ce dispositif. Il s’agit de l’article 49 de la loi n° 2018-727 du 10 août 2018 (Loi ESSOC, pour un État au service d’une société de confiance) qui introduit le « Permis d’expérimenter », précisé à travers deux ordonnances. La première (Ordonnance n° 2018-937 du 30 octobre 2018) étend le dispositif initial à d’autres champs d’expérimentation ainsi qu’à tous les maîtres d’ouvrages. Une deuxième ordonnance (Ordonnance n° 2020-71 du 29 janvier 2020) vient quant à elle pérenniser ces expérimentations en réécrivant le Code de la construction et de l’habitation (CCH). Dans un esprit d’innovation, tant architecturale que technique, une règle d’objectifs et de résultats à atteindre via le principe de la solution dite « d’effets équivalents » se substitue ainsi à la règle de moyens par l’utilisation de normes. Une validation de la demande par un organisme indépendant de l’opération apporte un élément de contrôle. Dans le domaine du réemploi, les matériaux ne doivent donc plus correspondre à une série de normes lorsque celles-ci sont imposées, ce qui n’est pas non plus toujours le cas, mais démonstration doit être faite de résultats équivalents à ceux attendus par ces normes ainsi que de leur caractère innovant.

La loi n° 2018-1021 du 23 novembre 2018 (Loi ELAN, portant évolution du logement, de l’aménagement et du numérique) introduit de son côté le principe du « Permis d’innover », légèrement différent puisqu’il concerne les zones géographiques particulières de certaines grandes opérations, est validé par des pouvoirs publics et permet d’innover dans la construction mais aussi en matière d’urbanisme par exemple.

Si toutes ces démarches semblent par moment se recouper, il est important de signaler que l’idée initiale du « Permis de Faire » qui allait dans le sens de la simplification et de l’intérêt général ne se retrouve que de façon très partielle dans toutes ces nouvelles moutures. Elles permettent de déroger à certaines règles mais en instaurent d’autres puisqu’il s’agit d’apporter la preuve d’une innovation et d’effets équivalents. Il est par ailleurs difficile de savoir dans quelle mesure tous les maîtres d’ouvrages qui le désirent pourront se permettre d’entreprendre des démarches qui restent compliquées et coûteuses. Le réemploi n’a d’ailleurs pas attendu ce nouvel arsenal législatif pour s’accommoder des normes et imaginer des solutions alternatives. Néanmoins, ces différents textes de loi dont l’expérience nous dira s’ils ont permis de réelles avancées, ont l’avantage d’entrouvrir une porte, d’envisager les projets d’architecture d’une autre manière et de s’intéresser aux matériaux et à leur réemploi. 

Carbon footprint

Le calcul de l’empreinte carbone vise à mesurer l’impact d’une activité humaine sur l’environnement au travers des émissions de gaz à effet de serre (GES) directes et indirectes qu’elle génère, selon une approche similaire à celle d’une d’analyse du cycle de vie (ACV). Ces émissions, responsables du dérèglement climatique, sont exprimées en équivalents CO2 (CO2e). Un tel calcul permet de mettre en évidence certaines situations problématiques et d’envisager de possibles économies.

S’il n’est pas toujours simple de s’y retrouver dans les chiffres fournis concernant l’empreinte carbone de certains matériaux ou projets et les éventuelles économies de GES liées au réemploi, une autre difficulté peut être de se rendre compte de ce à quoi ces quantités correspondent. Si toute économie de CO2 peut nous sembler quoi qu’il arrive intéressante, du moins si elle n’entraîne pas de transferts d’impact, que représente exactement 0,5kg de CO2 par brique réemployée dans le projet REBRICK ? Que sont 25t de CO2 économisées à la Grande Halle de Colombelles, ou 500t CO2e pour le projet K 118 ? Sans s’interroger ici sur les méthodes de calcul menant à de tels résultats, nous avons simplement voulu exprimer ces quantités en des termes plus concrets.

Un outil de calcul de la EPA (United States Environmental Protection Agency) nous apprend ainsi que 0,5kg de CO2 correspond à environ 2km en voiture ou à une soixantaine de charges de smartphone. Un autre outil de calcul développé par l’ADEME en France nous montre quant à lui que 25t de CO2 représentent par passager 245 000km en avion, soit environ 6 fois le tour de la Terre, et que 500t CO2e représentent enfin plus de 70 ans de chauffage d’une maison moyenne !

Ceux qui voudraient évaluer leur empreinte carbone et envisager d’éventuelles économies, peuvent se rendre ici, ici, ou ici en français. Eurostat nous apprend par ailleurs que l’empreinte carbone annuelle par habitant européen s’élevait en 2018 à 7t CO2e, en diminution toutefois par rapport aux années précédentes !

Assemble – 2

L’expérience des carreaux artisanaux en béton présentée dans la première partie de l’article n’est pas la seule de ce genre menée par Assemble. Au sein du Granby Workshop à Liverpool, le collectif mène quantité d’autres expérimentations en collaboration avec des artistes et artisans locaux ainsi qu’avec les habitants du quartier. Cette entreprise sociale forme à la fabrication de produits artisanaux et soutient l’emploi et la créativité. Elle fait partie du projet communautaire Granby Four Streets de réhabilitation du quartier de Granby, fortement endommagé par des démolitions et dont ne subsistent que quatre rues de maisons mitoyennes datant de l’époque victorienne. Le projet est mené par les habitants eux-mêmes via un Community Land Trust, le Granby Four Streets CLT, et a pour but de rendre accessibles aux habitants certaines des maisons laissées à l’abandon. Dans ce contexte, Assemble a participé à la transformation de deux maisons en un jardin d’hiver partagé (Granby Winter Garden), et à la remise à neuf de plusieurs maisons (10 Houses on Cairns Street), ainsi qu’à la création du Granby Workshop lui-même.

Les premiers produits réalisés par le Granby Workshop l’ont été à destination des maisons en rénovation : carrelage de salle-de-bain, poignées de portes, manteaux de cheminée… D’autres seront par la suite proposés à la vente sur le site de l’atelier dont les bénéfices serviront notamment aux reconstructions. Dans une démarche à mi-chemin de la réutilisation et du recyclage, les matériaux utilisés sont locaux et issus principalement des maisons à l’abandon. Des morceaux de briques, d’ardoises ou de pierres sont ainsi moulés avec du sable et du ciment, polis puis transformés en un ensemble d’objets. Des briques ou des chutes de bois servent par ailleurs à la création de motifs pour des textiles.

Cette série d’expérimentations a conduit Assemble et le Granby Workshop à la production de carrelage pour le Pavillon Central de la Biennale d’Architecture de Venise (16e Exposition Internationale d’Architecture) en 2018. L’installation de milliers de carreaux de céramique artisanaux y était présentée sous le nom de The Factory Floor. Le procédé de fabrication des carreaux réinvente une technique traditionnelle (encaustic clay tiles) : les carreaux d’argile ne sont pas émaillés et la couleur ou le motif visibles en surface sont formés dans la masse, en combinant aléatoirement des morceaux d’argile de différentes couleurs dans un moule à haute pression. Ce procédé les rend extrême résistants, utilisables sur murs ou au sol, en intérieur comme en extérieur, et facilite leur démontage et leur réemploi. Ça a d’ailleurs été le cas à la fin de la Biennale. Les carreaux ont en effet été démontés et réemployés, toujours à Venise, dans un jardin accessible au public (Laguna Viva).

L’attrait d’Assemble pour la fabrication artisanale des objets et matériaux qui forment notre environnement construit est visible au travers de nombreux projets et expositions. Cette « sympathie des choses », pour reprendre le titre du documentaire radio présenté par le collectif et produit pour la BBC (The Sympathy of Things), cet attachement au travail et à l’héritage social et culturel qu’elles représentent, est peut-être l’une des clés qui nous permettra de sortir du cercle vicieux du tout jetable et conduira à leur préservation et à leur réemploi !

Assemble – 1

Collectif anglais se définissant à mi-chemin entre l’art, le design et l’architecture, Assemble n’a pas forcément le réemploi comme principale préoccupation. Il fait cependant de celui-ci un outil important au service d’une pratique sociale, coopérative et démocratique où la recherche, l’auto-construction, la formation ainsi que les techniques artisanales et traditionnelles ont également une place de choix.

Fondé en 2010 pour mener à bien un premier projet, le collectif manifeste d’entrée de jeu son intérêt pour un réemploi bien particulier, celui des bâtiments eux-mêmes. Le projet The Cineroleum investit en effet une station-service londonienne désaffectée et se veut une réflexion sur le devenir de ces infrastructures au Royaume-Uni. Le lieu sera transformé en un cinéma éphémère, sorte de prototype expérimental entouré d’une membrane se baissant ou se levant à la manière d’un rideau de scène. De nombreux matériaux y seront réutilisés ou réemployés : tables et chaises d’école en formica, planches d’échafaudages pour réaliser les strapontins… Auto-construit par de nombreux bénévoles avec l’aide de guides pratiques rédigés en cours de projet, The Cineroleum se veut la célébration de l’expérience sociale tant du cinéma que du processus d’expérimentation ayant mené à la transformation du lieu.

Assemble mènera par la suite d’autres projets au caractère social et culturel fort, souvent éphémères et où le réemploi et la réutilisation continuent de jouer un rôle important. À Londres, l’OTO Project Space est un espace polyvalent en lien avec la salle de musique Cafe OTO. Située sur un site à l’abandon, la construction est faite en bonne partie des décombres présents sur place. Les débris de démolition y sont utilisés comme matière première : la terre et les gravats ont été rassemblés, mis en sacs et comprimés par des bénévoles afin d’obtenir de nouveaux éléments constructifs pouvant s’assembler comme des moellons. Un enduit, lui aussi à base de gravats, et une toiture en bois complètent le tout. Ce mode constructif, plus proche du recyclage que du réemploi strict, marque une volonté forte d’utilisation de matériaux locaux et de réduction des déchets tout en revisitant la tradition anglaise de fabrication des briques en argile.

Une autre des caractéristiques de ces projets éphémères est la redistribution des éléments qui les constituent. Les techniques de montage permettent en effet souvent leur réemploi postérieur. C’est le cas des blocs en bois qui formaient la façade du projet Folly for a Flyover, réemployés pour créer de nouveaux espaces de jeux et de plantations dans une école primaire. C’est aussi le cas du projet Yardhouse qui intégrait son futur démontage dès la conception. Construite par Assemble au sein des Sugarhouse Studios, une expérience d’architecture et d’urbanisme temporaire et transitoire menée en collaboration avec la London Legacy Development Corporation, la Yardhouse regroupait une série d’ateliers autour d’un grand espace commun. Le bâtiment à ossature bois enveloppé de panneaux isolants avait sa façade principale couverte de carreaux colorés en béton, réalisés à la main et in situ. Il a été déconstruit lorsque les Sugarhouse Studios ont été relogés sur le site d’une nouvelle occupation temporaire (Sugarhouse Studios Bermondsey). Le choix des matériaux ainsi que leur mise en œuvre a permis non seulement une réduction des coûts mais aussi leur potentiel futur réemploi. La Yardhouse reste toutefois dans l’attente d’un réassemblage.

À travers ces expérimentations faites d’une multitude de pratiques, si Assemble ne fait pas acte de professionnalisation du réemploi, il ne tombe pas non plus dans l’excès d’une esthétisation à outrance du bricolage. Le collectif ne fait en effet usage du réemploi que s’il sert un but en accord avec ses valeurs !

#DEF – urban mining

Le terme urban mining désigne à l’origine le processus de récupération de matières premières issues de déchets. Il concernait ainsi principalement l’extraction de métaux présents dans les déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE), mais il peut désormais s’appliquer à d’autres secteurs. C’est notamment le cas du secteur de la construction. De plus, bien qu’associé principalement au recyclage, il peut par extension se rapporter également au réemploi. Il n’y a dès lors plus de retour à la matière première et l’urban mining devient un processus d’identification puis de récupération d’éléments à réemployer issus de l’espace construit et principalement des bâtiments de nos villes. Il regroupe des opérations d’inventaire, de déconstruction ou encore de stockage.

Notion importante au sein du concept d’économie circulaire, l’urban mining permet de réduire la consommation de matières premières tout en limitant les émissions liées à leur extraction ainsi que la quantité de déchets que nous produisons. Elle met également en évidence le rôle toujours croissant que jouent les villes en tant que sources de matériaux de réemploi en circuit court.

Dans une logique d’analogie minière, il sera question de gisement pour désigner des éléments potentiellement réemployables, identifiés par certaines caractéristiques propres et regroupés en un ou plusieurs endroits. Suivant une logique légèrement différente, il est parfois aussi question de banque de matériaux. Dans ce cas, les matériaux ne sont en général plus simplement perçus comme des éléments à récupérer et à valoriser mais comme faisant partie d’un processus de construction intégrant le réemploi et qui les caractérise et les identifie clairement dès la conception. C’est par exemple le cas lorsque le système constructif des bâtiments intègre leur future déconstruction.

K 118

Autre projet dont sont en charge les architectes suisses du Baubüro in situ, la transformation en ateliers et espaces de travail d’un ancien entrepôt, le Kopfbau 118 sur la Lagerplatzareal à Winterthour en Suisse, est en cours de réalisation. Trois nouveaux étages y sont rajoutés à la structure existante. Les ateliers se distribuent aux différents étages autour d’une cuisine commune, sont pourvus de sanitaires et de loggias et sont accessibles par ascenseur ou via un escalier extérieur. Comme dans le cas de la Lysbüchelareal, les architectes ont appliqué le principe de l’urban mining afin de réaliser cette extension avec des matériaux réemployés ou réutilisés, sans que cela n’affecte le coût global du projet. Ceux-ci représentent 58% du volume en m³ de l’ensemble des matériaux potentiellement réemployables ou réutilisables sur le projet. Cette pratique, lorsqu’on la compare à l’utilisation de matériaux neufs, a contribué à une diminution de 55% des émissions de gaz à effet de serre, soit environ 500 t CO2 équivalent !

Véritable “chasse au trésor”, la recherche de matériaux sur différents chantiers à travers la Suisse ou en suivant de près l’octroi de permis de démolition, a été suivie du stockage des éléments découverts. Ceux-ci étaient également mesurés et inventoriés à l’aide d’un numéro d’identification et d’un passeport de stockage regroupant les informations permettant leur future intégration au projet. Ce travail de documentation s’accompagne de démarches souvent coûteuses dans le but de satisfaire aux normes en vigueur, comme lors de l’ajout de double vitrage aux fenêtres de réemploi. Une certaine souplesse des autorités a par ailleurs facilité l’obtention du permis de construire alors que les caractéristiques de divers éléments, comme la couleur des futures façades, n’étaient pas encore connues.

Pièce maîtresse de ces éléments de réemploi, la structure en acier des nouveaux étages est issue de l’ancien centre de distribution de la Lysbücherareal à Bâle. Sa forme rectangulaire ne correspondait pas au bâtiment trapézoïdal existant à Winterthour mais le problème a été résolu moyennant un porte-à-faux. L’ossature en acier a été bétonnée afin de la faire correspondre aux normes incendies mais les connexions des différents éléments métalliques n’ont quant à elles été enduites que de mortier afin de faciliter leur démontage et un éventuel futur réemploi. D’autres pratiques durables accompagnant le réemploi sont également observées dans le projet : le recyclage (des murs en béton recyclé adaptés aux normes sismiques par exemple) ou des techniques traditionnelles d’utilisation de matériaux naturels. Si l’enveloppe extérieure du bâtiment est en bonne partie constituée de fenêtres et de tôles métalliques de réemploi, une structure secondaire en bois encadrant les fenêtres est ainsi isolée avec de la paille puis recouverte de terre.

Le projet de Baubüro in situ a également été l’occasion d’une collaboration avec une vingtaine d’étudiants de la Haute École Spécialisée de Winterthour (ZHAW). Ils avaient, avec une série de matériaux de réemploi, à imaginer un projet pour le futur K 118 et ont pu prendre part au processus d’urban mining. Leur travail, ainsi que celui de Baubüro in situ, a contribué à l’exposition “Transform” en 2018 au Musée Suisse d’Architecture à Bâle (S AM), présentée par la suite sous le titre “Bauteilrecycling” au département d’architecture de la ZHAW en 2019. Elle mettait notamment en avant cette démarche d’urban mining pratiquée par les architectes, en exposant une série de matériaux de réemploi ainsi qu’un mock-up de la future façade du bâtiment.

Suit ici une liste de matériaux de réemploi utilisés dans le projet:

  • Structure métallique en acier de plusieurs étages provenant d’un ancien centre de distribution (Bâle) et âgée d’une quinzaine d’années;
  • Stores, lucarnes et fenêtres (Winterthur et Zurich);
  • Tôles métalliques rouges en aluminium utilisées en façade et provenant d’une ancienne imprimerie (Winterthur);
  • Escalier extérieur en acier provenant d’un ancien immeuble de bureaux (Zurich) et balustrades d’escalier;
  • Dalles de parement en granit provenant d’un immeuble de bureaux (Zurich) et utilisées dans les loggias;
  • Portes diverses, dont une porte massive en verre et aluminium (Zurich) utilisée dans l’entrée principale;
  • Planchers en bois (Winterthur) et planches en bois massif, rabotées et utilisées comme cloisons;
  • Installation photovoltaïque d’une dizaine d’années (Zurich);
  • Radiateurs (Winterthur);
  • Briques et blocs de différentes dimensions;
  • Installations et éléments sanitaires;
  • Placards divers.

Ce texte se base notamment sur deux articles parus en allemand dans Der Landbote en mai 2020 et dans Baublatt en juillet 2020, et disponibles sur le site de Baubüro in situ, ainsi que sur un article publié dans la revue suisse Tracés et disponible sur l’espace numérique pour la culture du bâti espazium.ch

Sala Beckett

À Barcelone, le bureau d’architecture Flores & Prats Architectes, est l’auteur de la réhabilitation de l’ancien site de la Cooperativa de Consumo Pau i Justicia, amené à devenir la nouvelle Sala Beckett (Fundació Sala Beckett / Obrador Internacional de Dramatúrgia). La coopérative, inaugurée en 1924 et abandonné dans les années 90, abritait une école, un magasin, ainsi qu’un café et une salle de théâtre, chacun de ces usages fonctionnant de manière indépendante. Le nouveau programme, qui regroupe une école de théâtre, des espaces de représentation et un bar, cherche au contraire l’interaction entre ses différentes fonctions. Celle-ci se fait notamment via un foyer aux nouvelles percées de lumière, qui connecte les différents niveaux et où peuvent se croiser les étudiants, les professeurs, les artistes mais aussi le public et les gens du quartier.

Les architectes décrivent leur première visite du bâtiment comme un voyage dans le temps. Sera réalisé un inventaire exhaustif – plus de cent plans comportant des dessins à différentes échelles – des restes encore visibles de la coopérative. Il s’agissait principalement de menuiseries, de revêtement de sol et de rosaces. Ces dessins ont permis de rendre visible chacun des éléments de façon détaillée, mettant en évidence leur état de conservation et leurs dimensions et valorisant de cette façon l’héritage qu’ils représentent. La décision a donc été prise de maintenir dans la mesure du possible les larges espaces existants ainsi que leur structure mais aussi les plus petits éléments qui avaient été inventoriés, afin que puissent coexister le passé de l’ancienne coopérative, les traces de l’abandon et les adaptations nécessaires au nouveau programme.

Si les éléments inventoriés ont été réemployés in situ et dans leur fonction initiale, ils l’ont cependant été dans la majorité des cas à un autre endroit du bâtiment, celui-ci devant être adapté à de nouvelles normes, à un nouveau programme et à certaines modifications d’ordre structurel, ce qui a transformé le travail des architectes en un véritable collage. Certains éléments structurels, de nouvelles finitions ainsi que du mobilier ont par ailleurs été incorporés aux espaces et aux éléments existants.

En ce qui concerne les menuiseries, 90% des portes et fenêtres ont été réemployées, la majorité d’entre-elles en étant adaptées ou réparées. Certaines portes ont ainsi dû être raccourcies pour les adapter à l’augmentation de l’épaisseur des planchers qui devaient être renforcés et certaines fenêtres ont été équipées d’un double vitrage. Ces transformations et réparations ont été effectuées in situ, faisant ainsi l’économie du transport. Un escalier ainsi que plusieurs garde-corps ont également été réemployés, ces derniers étant eux aussi adaptés en vue de leur réinstallation.

Le revêtement de sol de chaque espace de l’ancienne coopérative était à l’origine constitué d’un type de carrelage différent. Les espaces de répétition ou de représentation nécessitant un revêtement plus adéquat, leur carrelage a été déplacé dans d’autres zones du bâtiment, ce qui a permis la création de nouvelles combinaisons. Au moment de leur démontage, 20% des carreaux ont été perdus. Cette proportion sera dès lors prise en compte au moment de planifier leur réinstallation.

Trois rosaces qui provenaient du toit de l’ancienne salle de théâtre de la coopérative ont pu être sauvées et utilisées en tant qu’éléments muraux décoratifs. Les rosaces existantes dans d’autres parties du bâtiment ont été quant à elles conservées à leur emplacement d’origine et incorporées au système de climatisation.

Avant le début des travaux de réhabilitation, l’équipe de la Sala Beckett a occupé de façon éphémère le premier étage de l’édifice. Dans une logique similaire à celle du projet principal, a été réalisé un inventaire du mobilier provenant de leur ancien site dans le but de le réemployer dans le bâtiment de la coopérative. Cette occupation temporaire et transitoire a permis de mettre à l’épreuve le nouveau programme ainsi que son incorporation au bâtiment, mais a aussi favorisé pour l’équipe, les étudiants et le public, l’adoption du lieu et des éléments qui allaient être réemployés. Par la suite, un projet culturel et théâtral qui évoquait la mémoire du bâtiment y a été réalisé, le transformant tout entier en lieu de représentation. Le jeu théâtral parcourait ainsi l’espace et le temps comme l’avait fait l’architecture grâce aux inventaires et au réemploi.

Suit ici une liste non exhaustive d’éléments réemployés (source Flores & Prats et Opalis) :

  • 200 m² de carrelage (finitions murales et de revêtement de sol), démontés, lavés et réinstallés in situ;
  • 44 portes en bois, nettoyées, adaptées et réparées in situ;
  • 35 châssis de fenêtre en bois, nettoyés, adaptés et réparés in situ;
  • 1 escalier;
  • garde-corps;
  • 3 rosaces, utilisées comme décorations murales.

Cet article s’inspire en partie du livre Sala Beckett – International Drama Centre et de la série documentaire Escala 1:5.

ELYS, Lysbüchelareal Basel

La zone urbaine Lysbüchel, dans le canton de Bâle-Ville en Suisse, qui jusqu’il y a peu était un site de production et de distribution d’une chaîne de supermarchés, est en cours de transformation à travers l’opération VoltaNord afin d’y amener entre autres des fonctions résidentielles. C’est au cœur de ce nouveau quartier que se trouve le Centre de culture et artisanat ELYS dont l’ouverture est prévue pour l’automne 2020. Le bâtiment datant de 1982 est une ancienne boulangerie industrielle et centre de distribution. Aux commandes de cette reconversion, le bureau d’architecture suisse Baubüro in situ, très actifs dans la réhabilitation et le réemploi.

Le choix du réemploi et de matériaux locaux a nécessité un intense travail préalable de recherche, de collecte et de déconstruction puis de stockage, ainsi qu’une conception différente du projet où le design est conditionné au type de matériaux découverts. Une collaboration étroite avec les autorités et le maître de l’ouvrage, les différentes équipes techniques et les usagers a également été nécessaire. Pour des raisons urbanistiques, le bâtiment a dû être raccourci à l’Est, laissant un vide qui devant être comblé par une nouvelle façade. Afin d’amener de la lumière, un atrium est également créé. Deux extensions voient par ailleurs le jour en toiture. La nouvelle façade Est et celle de l’atrium constituent les principales interventions sur l’édifice existant et font la part belle aux matériaux de réemploi ou d’excédent de stock.

A été fait le choix de modules préfabriqués en bois afin de réaliser ces quelques 1000m2 de nouvelles façades. Pour ce faire, du bois de réemploi collecté dans les environs (40%) ou originaire de forêts suisses (60%), a été transformé en poutres lamellées collées répondant aux exigences techniques pour la construction bois. Ces poutres ont été utilisées par la suite pour former les cadres compartimentés des modules de façade qui peuvent atteindre 9m de haut. La souplesse offerte par ce mode de construction a permis d’y intégrer des fenêtres aux composants, à l’aspect et aux dimensions très diverses, provenant d’excédents de stock de fabricants contactés dans un rayon de 100km autour du projet. Transport et stockage compris, le prix moyen de ces fenêtres a été évalué à 290 francs suisses (environ 270 euros), bien moins que leur prix neuf. Cependant, aucune garantie n’était plus offerte par les fabricants. Une partie de l’argent économisé a donc été affecté à la création d’un “fond de réparation”. Après installation des fenêtres, les différents compartiments des modules en bois ont été remplis de fibres et de morceaux de laine de roche de réemploi. L’enveloppe extérieure du bâtiment est quant à elle constituée en partie de tôles métalliques trapézoïdales grise (pour les extensions en toiture) ou verte (pour les modules de façade) et provenant principalement du bâtiment lui-même.

Suit ici une liste de matériaux réemployés dans le projet :

  • 2000 m2 de tôles métalliques trapézoïdales utilisés pour l’enveloppe du bâtiment, dont 1500 m2 ont été récupérées sur le bâtiment lui-même et sur un ancien entrepôt situé à proximité;
  • 200 fenêtres différentes provenant des stocks excédentaires de 12 fabricants des environs;
  • 150 m3 de bois provenant de la charpente d’une usine et transformés en poutres lamellées collées;
  • 150 m3 d’isolation en laine de roche;
  • Grilles caillebotis provenant de l’ancienne installation de chauffage central et utilisées comme garde-corps pour certaines fenêtres;
  • Tuyaux provenant de l’ancienne installation de sprinklers et transformés en supports pour les bancs de l’espace extérieur;
  • Dalles de béton provenant de l’ancien toit plat.

Ce texte se base notamment sur la contribution de Baubüro in situ au livre “umbaukultur” et dont la version en anglais est disponible sur leur site ainsi que sur un article publié dans la revue suisse Tracés et disponible sur l’espace numérique pour la culture du bâti espazium.ch.

Guerre aux démolisseurs

Interior view of the Saint-Landry church, demolished in 1829 – unknown author – Musée Carnavalet, Histoire de Paris (Public domain)

L’écrivain français Victor Hugo est aussi connu pour avoir été l’un des grands défenseurs au XIXe siècle du patrimoine et de l’architecture médiévale. La défense des cathédrales gothiques et de Notre-Dame de Paris en particulier en est peut-être l’exemple le plus significatif.  Dans sa Note sur la destruction des monuments en France (1825) ainsi que dans Guerre aux démolisseurs (1832), il s’insurge contre les “ignobles spéculateurs” responsables de ces destructions, argue du fait que la beauté d’un édifice appartient à tout le monde, et réclame une loi qui protège le patrimoine. 

Dans ces deux textes, outre une liste considérable de destructions, dont celle de l’église Saint-Landry, il est fait mention à de nombreuses reprises et de façon peu flatteuse, de la vente et du réemploi des matériaux qui en sont issus. Victor Hugo constate que “c’est dans ces magnifiques ruines que le tailleur de pierre choisit des matériaux”, s’offusque du comportement de tel propriétaire “qui ne voit dans un monument qu’une carrière de pierres” ou de tel autre qui “vendra le Parthénon pour le prix de la pierre”. Ce maçon s’en sort un petit peux mieux, qui, ayant participé aux travaux de démolition partielle d’une église, réutilisa certains éléments afin de s’en faire “une admirable maisonnette”.

Si le contexte du réemploi des matériaux, ayant trait à la protection d’édifices historiques, est ici très spécifique, il met néanmoins en évidence les difficultés – voire les contradictions – avec lesquelles il faut traiter. Comment encourager au réemploi mais de façon respectueuse, tant des éléments à réemployer que des édifices eux-mêmes ? Comment éviter la spéculation au réemploi et éviter qu’un bâtiment n’ayant pas vocation à être détruit le soit afin d’en réemployer certains éléments ? Comment éviter enfin que le réemploi ne serve de prétexte ou d’excuse à une démolition ?

Une version de “Guerre aux démolisseurs” est notamment disponible en français sur wikisource.

Déconstruction d’une cheminée d’usine

Usine et sa cheminée (image d’illustration) – Aubervilliers vers 1900, France (Public Domain)

Le journal hebdomadaire français « La Nature », revue des sciences et de leurs applications aux arts et à l’industrie, publiait en 1884 la chronique de la déconstruction d’une cheminée d’usine en vue du réemploi de ses matériaux.

« Démolir une cheminée d’usine dans des conditions telles que les matériaux en provenant puissent être employés de nouveau et cela malgré la présence de constructions environnantes rendant les abords inaccessibles, tel est le problème qu’ont résolu MM. R. M. et J. Bancroft (…) » (extrait)

La suite de la chronique, disponible en français sur le Conservatoire numérique des Arts et Métiers (Cnum), p.382, décrit le procédé technique mis au point pour pouvoir descendre les briques par l’intérieur de la cheminée tout en amortissant leur chute par un double système de couloir vertical, permettant une certaine compression de l’air, et de caisse à porte élastique. Se pose ici toute la question d’une déconstruction soigneuse afin de préserver tant les bâtiments à proximité que les matériaux de réemploi eux-mêmes.