Sala Beckett

À Barcelone, le bureau d’architecture Flores & Prats Architectes, est l’auteur de la réhabilitation de l’ancien site de la Cooperativa de Consumo Pau i Justicia, amené à devenir la nouvelle Sala Beckett (Fundació Sala Beckett / Obrador Internacional de Dramatúrgia). La coopérative, inaugurée en 1924 et abandonné dans les années 90, abritait une école, un magasin, ainsi qu’un café et une salle de théâtre, chacun de ces usages fonctionnant de manière indépendante. Le nouveau programme, qui regroupe une école de théâtre, des espaces de représentation et un bar, cherche au contraire l’interaction entre ses différentes fonctions. Celle-ci se fait notamment via un foyer aux nouvelles percées de lumière, qui connecte les différents niveaux et où peuvent se croiser les étudiants, les professeurs, les artistes mais aussi le public et les gens du quartier.

Les architectes décrivent leur première visite du bâtiment comme un voyage dans le temps. Sera réalisé un inventaire exhaustif – plus de cent plans comportant des dessins à différentes échelles – des restes encore visibles de la coopérative. Il s’agissait principalement de menuiseries, de revêtement de sol et de rosaces. Ces dessins ont permis de rendre visible chacun des éléments de façon détaillée, mettant en évidence leur état de conservation et leurs dimensions et valorisant de cette façon l’héritage qu’ils représentent. La décision a donc été prise de maintenir dans la mesure du possible les larges espaces existants ainsi que leur structure mais aussi les plus petits éléments qui avaient été inventoriés, afin que puissent coexister le passé de l’ancienne coopérative, les traces de l’abandon et les adaptations nécessaires au nouveau programme.

Si les éléments inventoriés ont été réemployés in situ et dans leur fonction initiale, ils l’ont cependant été dans la majorité des cas à un autre endroit du bâtiment, celui-ci devant être adapté à de nouvelles normes, à un nouveau programme et à certaines modifications d’ordre structurel, ce qui a transformé le travail des architectes en un véritable collage. Certains éléments structurels, de nouvelles finitions ainsi que du mobilier ont par ailleurs été incorporés aux espaces et aux éléments existants.

En ce qui concerne les menuiseries, 90% des portes et fenêtres ont été réemployées, la majorité d’entre-elles en étant adaptées ou réparées. Certaines portes ont ainsi dû être raccourcies pour les adapter à l’augmentation de l’épaisseur des planchers qui devaient être renforcés et certaines fenêtres ont été équipées d’un double vitrage. Ces transformations et réparations ont été effectuées in situ, faisant ainsi l’économie du transport. Un escalier ainsi que plusieurs garde-corps ont également été réemployés, ces derniers étant eux aussi adaptés en vue de leur réinstallation.

Le revêtement de sol de chaque espace de l’ancienne coopérative était à l’origine constitué d’un type de carrelage différent. Les espaces de répétition ou de représentation nécessitant un revêtement plus adéquat, leur carrelage a été déplacé dans d’autres zones du bâtiment, ce qui a permis la création de nouvelles combinaisons. Au moment de leur démontage, 20% des carreaux ont été perdus. Cette proportion sera dès lors prise en compte au moment de planifier leur réinstallation.

Trois rosaces qui provenaient du toit de l’ancienne salle de théâtre de la coopérative ont pu être sauvées et utilisées en tant qu’éléments muraux décoratifs. Les rosaces existantes dans d’autres parties du bâtiment ont été quant à elles conservées à leur emplacement d’origine et incorporées au système de climatisation.

Avant le début des travaux de réhabilitation, l’équipe de la Sala Beckett a occupé de façon éphémère le premier étage de l’édifice. Dans une logique similaire à celle du projet principal, a été réalisé un inventaire du mobilier provenant de leur ancien site dans le but de le réemployer dans le bâtiment de la coopérative. Cette occupation temporaire et transitoire a permis de mettre à l’épreuve le nouveau programme ainsi que son incorporation au bâtiment, mais a aussi favorisé pour l’équipe, les étudiants et le public, l’adoption du lieu et des éléments qui allaient être réemployés. Par la suite, un projet culturel et théâtral qui évoquait la mémoire du bâtiment y a été réalisé, le transformant tout entier en lieu de représentation. Le jeu théâtral parcourait ainsi l’espace et le temps comme l’avait fait l’architecture grâce aux inventaires et au réemploi.

Suit ici une liste non exhaustive d’éléments réemployés (source Flores & Prats et Opalis) :

  • 200 m² de carrelage (finitions murales et de revêtement de sol), démontés, lavés et réinstallés in situ;
  • 44 portes en bois, nettoyées, adaptées et réparées in situ;
  • 35 châssis de fenêtre en bois, nettoyés, adaptés et réparés in situ;
  • 1 escalier;
  • garde-corps;
  • 3 rosaces, utilisées comme décorations murales.

Cet article s’inspire en partie du livre Sala Beckett – International Drama Centre et de la série documentaire Escala 1:5.

ELYS, Lysbüchelareal Basel

La zone urbaine Lysbüchel, dans le canton de Bâle-Ville en Suisse, qui jusqu’il y a peu était un site de production et de distribution d’une chaîne de supermarchés, est en cours de transformation à travers l’opération VoltaNord afin d’y amener entre autres des fonctions résidentielles. C’est au cœur de ce nouveau quartier que se trouve le Centre de culture et artisanat ELYS dont l’ouverture est prévue pour l’automne 2020. Le bâtiment datant de 1982 est une ancienne boulangerie industrielle et centre de distribution. Aux commandes de cette reconversion, le bureau d’architecture suisse Baubüro in situ, très actifs dans la réhabilitation et le réemploi.

Le choix du réemploi et de matériaux locaux a nécessité un intense travail préalable de recherche, de collecte et de déconstruction puis de stockage, ainsi qu’une conception différente du projet où le design est conditionné au type de matériaux découverts. Une collaboration étroite avec les autorités et le maître de l’ouvrage, les différentes équipes techniques et les usagers a également été nécessaire. Pour des raisons urbanistiques, le bâtiment a dû être raccourci à l’Est, laissant un vide qui devant être comblé par une nouvelle façade. Afin d’amener de la lumière, un atrium est également créé. Deux extensions voient par ailleurs le jour en toiture. La nouvelle façade Est et celle de l’atrium constituent les principales interventions sur l’édifice existant et font la part belle aux matériaux de réemploi ou d’excédent de stock.

A été fait le choix de modules préfabriqués en bois afin de réaliser ces quelques 1000m2 de nouvelles façades. Pour ce faire, du bois de réemploi collecté dans les environs (40%) ou originaire de forêts suisses (60%), a été transformé en poutres lamellées collées répondant aux exigences techniques pour la construction bois. Ces poutres ont été utilisées par la suite pour former les cadres compartimentés des modules de façade qui peuvent atteindre 9m de haut. La souplesse offerte par ce mode de construction a permis d’y intégrer des fenêtres aux composants, à l’aspect et aux dimensions très diverses, provenant d’excédents de stock de fabricants contactés dans un rayon de 100km autour du projet. Transport et stockage compris, le prix moyen de ces fenêtres a été évalué à 290 francs suisses (environ 270 euros), bien moins que leur prix neuf. Cependant, aucune garantie n’était plus offerte par les fabricants. Une partie de l’argent économisé a donc été affecté à la création d’un “fond de réparation”. Après installation des fenêtres, les différents compartiments des modules en bois ont été remplis de fibres et de morceaux de laine de roche de réemploi. L’enveloppe extérieure du bâtiment est quant à elle constituée en partie de tôles métalliques trapézoïdales grise (pour les extensions en toiture) ou verte (pour les modules de façade) et provenant principalement du bâtiment lui-même.

Suit ici une liste de matériaux réemployés dans le projet :

  • 2000 m2 de tôles métalliques trapézoïdales utilisés pour l’enveloppe du bâtiment, dont 1500 m2 ont été récupérées sur le bâtiment lui-même et sur un ancien entrepôt situé à proximité;
  • 200 fenêtres différentes provenant des stocks excédentaires de 12 fabricants des environs;
  • 150 m3 de bois provenant de la charpente d’une usine et transformés en poutres lamellées collées;
  • 150 m3 d’isolation en laine de roche;
  • Grilles caillebotis provenant de l’ancienne installation de chauffage central et utilisées comme garde-corps pour certaines fenêtres;
  • Tuyaux provenant de l’ancienne installation de sprinklers et transformés en supports pour les bancs de l’espace extérieur;
  • Dalles de béton provenant de l’ancien toit plat.

Ce texte se base notamment sur la contribution de Baubüro in situ au livre “umbaukultur” et dont la version en anglais est disponible sur leur site ainsi que sur un article publié dans la revue suisse Tracés et disponible sur l’espace numérique pour la culture du bâti espazium.ch.

Maison du projet Morland

Maison du projet Morland, 2018, Paris – Emerige (Project owner), Encore Heureux (conception), Encore Heureux + MI2S ingénierie + Albert&Compagnie + Esselinck Ingénierie (Team) – photography by Cyrus Cornut (courtesy of Encore Heureux)

Dans le cadre de l’appel à projets urbains innovants « Réinventer Paris » lancé en 2014, l’ancienne préfecture de Paris boulevard Morland est en cours de réhabilitation. Le projet « Morland Mixité Capitale », porté par le promoteur Emerige et mené par une équipe dont fait partie notamment David Chipperfield, la transformera en lieu de vie aux usages multiples. La déconstruction de l’imposant site administratif met en évidence une mine de matériaux au potentiel de réemploi non négligeable. Une fois identifié ce potentiel important, les architectes d’Encore heureux, se sont vu confier la réalisation d’une construction temporaire, à proximité du chantier principal, la Maison du projet Morland, intégrant une partie de ce gisement. Le reste sera quant à lui utilisé sur le projet de réhabilitation lui-même, pour d’autres aménagements de chantier ou bien sur des chantiers ex-situ.

La réalisation d’Encore Heureux s’insère donc dans la logique plus large du réemploi d’un gisement de matériaux. Construite en bonne partie avec des éléments provenant de ce gisement, sa façade rideau sur ossature bois intègre par exemple 78 ouvrants de fenêtre ! La Maison du projet Morland est bien sûr un espace dédié au projet mais le Pavillon de l’Arsenal, Centre d’urbanisme et d’architecture de Paris, y a également proposé des ateliers-spectacles pour enfants, autour de l’architecture et de la ville contemporaine, conçus par les architectes de PLUS+MIEUX création.

Voici une liste partielle des éléments du gisement, dont certains ont été réemployés dans le projet d’Encore Heureux :

  • 1500 fenêtres ;
  • 11000 plaques de faux-plafond en métal ;
  • 2200 radiateurs ;
  • dalles en pierre ;
  • cloisons ;
  • luminaires.