Exhibitions – 4

Le pavillon espagnol de la dernière Biennale d’Architecture de Venise (de mai à novembre 2025) avait pour nom Internalities. Pensé par les commissaires du pavillon, Roi Salgueiro et Manuel Bouzas, ce néologisme se construit en réaction à ce qu’implique le terme externalities, externalités, qui regroupe ce que l’on a l’habitude de considérer comme externe à la construction en elle-même, comme peuvent l’être les déchets produits ou le CO2 émis, mais aussi le déplacement de la main d’oeuvre. Le pavillon, où étaient exposés plusieurs projets exemplaires, était donc une réflexion sur les voies à suivre afin que chaque flux soit intégré en un cycle continu et non plus externalisé, grâce notamment à l’utilisation de ressources locales, régénératives et à faible empreinte carbone. La décarbonation – un objectif quantifiable, plus concret que celui de la durabilité – restait en effet le but principal, et cela tout au long des différentes phases du processus de construction, depuis l’extraction jusqu’à la déconstruction, en passant par la fabrication, la distribution et l’installation. Pour ce faire, cinq axes d’investigation ont été retenus, qui étaient présentés au sein de salles adjacentes: les matériaux naturels et régénératifs, la transition énergétique, les savoirs locaux, la réduction des déchets, et celle des émissions au cours d’un cycle complet du carbone.

Si cette réflexion dans son ensemble est en adéquation avec ce qui sous-tend les logiques de réemploi, c’est bien le quatrième axe, celui des déchets (residues), fruit d’une recherche menée par Lucas Muñoz et Joan Vellvé, accompagnés de la photographe Ana Amado, qui apporte le plus d’eau à notre moulin. Au contraire de l’habituelle acceptation d’une logique de démolition et de production de déchets, contrebalancée tout au plus par des processus industriels de recyclage peu décarbonés, les deux auteurs envisageaient un double scénario de récupération des déchets existants et de réduction des déchets futurs. Pour ce qui était de la récupération, les auteurs s’intéressaient aux nombreuses constructions datant du milieu du siècle passé, issues du desarrollismo espagnol, et constituées d’abondants matériaux industrialisés. Elles arrivent en effet en fin de vie utile. L’aire métropolitaine de Madrid était ainsi prise comme cas d’étude et devenait un territoire à haut potentiel d’urban mining où la déconstruction devrait primer sur la démolition, afin de récupérer des matériaux dans le but de les réemployer, remanufacturer ou de les transformer. Quant aux déchets futurs, les auteurs le disaient bien, “ les bâtiments doivent être conçus pour être démontés, et leurs composants assemblés de façon réversible dans des configurations temporaires”*.

Selon une logique similaire à celle de Lucas Muñoz et Joan Vellvé, nous vous parlions déjà, notamment ici, d’énergie grise et de carbone gris, que l’on pourrait donc aussi appeler carbone “intégré”. Citons une nouvelle fois le texte de présentation:

“le carbone émis au cours de la production (jusqu’à présent souvent considéré comme quelque chose d’externe) est décrit en  tant que carbone “intégré” (une internalité). De même, les heures de travail, le savoir-faire artisanal ou les événements historiques sont dépeints en tant qu’éléments “intégrés” aux produits de construction existants. La seule manière de rendre hommage et de préserver ces internalités matérielles est de célébrer leur utilisation, leur réemploi et leur transformation continue, et, par conséquent, d’empêcher la création de déchets et le besoin de nouvelle production.”*

Les auteurs réaffirment aussi les innombrables possibilités que nous offrent des “matériaux empreints d’internalités qui dépassent les aspects quantitatifs, économiques et écologiques, afin de prendre en compte des valeurs qualitatives, historiques, sociales et esthétiques.”* Pour eux, l’architecture non extractive dont il est ici question, faite notamment de réemploi, ouvre la voie à une renaissance créatrice de notre lien à l’environnement construit. Ils appellent également à une profonde actualisation de notre gestion des DCD d’un point de vue légal, envisageant des incitants ou sanctions économiques, et soulignant que “la domination exercée par l’économie extractive sur la culture de projet fait que l’efficacité de ses chaînes de production bloque l’idée même qui consisterait à considérer les matériaux préexistants sur chantier comme une valeur.”*

Parmi les différents projets présentés au sein du pavillon, nous vous avions déjà parlé de la Loggia Baseliana des architectes de chez isla, ainsi que de la série de logements sociaux de HArquitectes, Habitatges socials 2104. Ce thème du réemploi se retrouvait également au coeur du travail présenté par le pavillon danois, sous le nom Build of Site, et dont le curateur était Søren Pihlmann. Il s’agissait d’un work-in-progress où le bâtiment était transformé par le réemploi ou le recyclage de ses propres ressources matérielles. Travail in situ donc, où la matière elle-même ainsi que le processus deviennent le centre de l’attention, et démonstrateur du potentiel économique, environnemental et esthétique de telles pratiques. Notons enfin que ces thématiques ont déjà plusieurs fois été évoquées lors d’autres éditions de la biennale, nous vous en parlions ici. La plateforme collaborative Rebiennale avait d’ailleurs été créée dès 2008 pour amener une réponse à l’énorme quantité de déchets produits par la biennale elle-même, et ce à travers le désassemblage, le réemploi et l’auto-construction.

2008 et sa crise économique marque également un point de rupture pour de nombreux architectes ayant présenté leur travail au sein du pavillon espagnol. Certains l’avaient également fait, et ce n’est pas un hasard, lors d’une autre exposition collective, dédiée à la nouvelle génération d’architectes catalans et issus des îles baléares: Els nous realistes (les nouveaux réalistes), présentée au Dhub de Barcelone en 2023 et dont les commissaires étaient Carme Ribas  et Joan Roig. La crise économique et les préoccupations environnementales amenèrent cette nouvelle génération à repenser son travail. Elle fit le pari de matériaux traditionnels et locaux, mais aussi  de la déconstruction, de la récupération et de la transformation des déchets en de nouvelles ressources (voir à ce sujet un article de La Vanguardia). 2008 à 2025 autant d’années pour mûrir une réflexion et consolider une pensée qui deviendra donc sa ligne conductrice, et, espérons-le, celle de nombreux autres architectes!


*Cet article se base en grande partie sur les différents textes de présentation du pavillon espagnol de 2025, et en particulier sur ceux liés au travail de Roi Salgueiro et Manuel Bouzas, ainsi que de Lucas Muñoz et Joan Vellvé (pour l’axe de recherche sur les déchets). Les traductions en français des textes concernant les déchets sont le fruit du travail d’Adokin, sur base à la fois des versions espagnoles et anglaises desdits textes.

Le livre Els nous realistes. Arquitectura catalana i balear d’ençà la crisi del 2008 publié en 2025 par l’Ajuntament de Barcelona, l’Institut de Cultura de Barcelona et le Disseny Hub de Barcelona, et dont les auteurs sont Carme Ribas et Joan Roig, fait suite à l’exposition du même nom.

HArquitectes

Le bureau d’architecture catalan HArquitectes avait déjà montré son intérêt pour la préservation du patrimoine à travers la mise en valeur du vieillissement des matériaux et des strates que ceux-ci constituent, témoins des différentes époques de la vie d’un édifice. Ce fut le cas notamment lors de la création de deux centres civiques à Barcelone: intégration de portions de façade existante au Centre cívic Cristalleries Planell (2010-2016), puis de façades, murs intérieurs et certains éléments structurels au Centre cívic Lleialtat Santsenca (2012-2017). Mais c’est ensuite au réemploi des matériaux qu’il s’est attelé, tout d’abord pour le projet de la Casa 1413 (2014-2017), dont les murs porteurs, formés à l’aide d’une technique hybride s’inspirant du pisé et de la maçonnerie cyclopéenne, intègrent des pierres provenant de l’ancien mur d’enceinte du terrain accueillant le nouvel édifice.

Plus récemment, c’est pour un projet de logements sociaux à Palma de Mallorca, aux Baléares, Habitatges socials 2104 (2021-2025), que le réemploi de pierres a été une nouvelle fois mis à l’honneur, et de façon bien particulière. Construit pour le compte de l’Instituto Balear de la Vivienda (IBAVI), cet ensemble de logements, destinés principalement aux personnes âgées, correspond bien à la philosophie du commanditaire. En effet, l’IBAVI, à travers ses nombreux projets (nous vous en avions parlé ici), promeut l’utilisation de ressources locales parmi lesquelles la posidonie ou la pierre marés (appellation locale d’une roche sédimentaire typique des îles Baléares), mais aussi des matériaux de seconde main, dans une logique d’urban mining. Et dans le cas du projet de HArquitectes, dont la construction s’est achevée en 2025, c’est bien de marés dont il est question, mais issu du réemploi!

À l’emplacement que devait occuper le futur édifice se trouvait une ancienne construction sur le point d’être démolie. Cependant, une bonne partie des matériaux seront réemployés in situ: la pierre marés donc, mais aussi des éléments de toiture en céramique ou en béton. Une fois sélectionnés les matériaux utilisables, ils seront réemployés de deux façons distinctes. Ce sont d’abord les éléments céramiques et en béton qui seront intégrés aux fondations et murs du rez-de-chaussée semi-enterré: 140 m³ de gravats seront utilisés. Ce processus qui tient peut-être davantage du recyclage sera complété d’un second: la fabrication d’environ 3000 blocs de béton cyclopéen intégrant la pierre marés, pour un volume d’à peu près 160 m³. Les agrégats en marés représentent 40% du volume des blocs, composés en outre de ciment et de chaux. Ces agrégats peuvent prendre la forme de gros moëllons, de gravats ou de sable. Le processus de fabrication passe par la découpe d’une grande dalle en blocs de différentes tailles.

Ces blocs constituent les murs porteurs ainsi que les cloisons des logements et restent visibles. Le marés devient ainsi l’un des principaux acteurs du projet, inscrivant ce dernier dans son contexte géographique et historique. Les coursives donnant accès aux logements ainsi que des finitions, en bois notamment, ne viennent pas perturber cette lecture d’un bâtiment qui apparaît comme grandement cohérent. Si le procédé de fabrication d’un béton cyclopéen intégrant des débris issus de démolitions n’est pas nouveau, son utilisation in situ et la cohérence dans l’apparente simplicité de sa mise en œuvre en fait un modèle du genre. Le projet sera d’ailleurs exposé au sein du pavillon espagnol de la Biennale d’Architecture de Venise 2025. Encore une fois, le caractère circulaire de la démarche et l’utilisation de ressources locales via le réemploi sont en parfaite adéquation avec l’esprit du pavillon.

Loggia Baseliana

Le projet Loggia Baseliana a été construit dans le cadre de la première Architekturwoche Basel (AWB) en 2022, la biennale d’architecture de la ville de Bâle en Suisse. Le bureau d’architecture et de design isla, basé à Majorque et fondé par Marta Colón de Carvajal et Juan Palencia, est l’auteur de ce pavillon qui se voulait autant une promenade urbaine couverte qu’un lieu de rencontre destiné à accueillir certains des événements de la biennale. Il était en outre un démonstrateur d’architecture circulaire puisqu’entièrement réalisé en matériaux issus du réemploi.

Un catalogue réalisé en collaboration avec les experts en réemploi de chez Zirkular, et regroupant un ensemble de matériaux provenant de chantiers de réhabilitation ou de démolition de la région de Bâle, était mis à la disposition des architectes. Tâche leur était confiée de puiser dans ce catalogue pour la réalisation du pavillon. Cette contrainte particulière a donc obligé les architectes à travailler différemment, à se servir d’un stock prédéfini de matériaux à réemployer. L’aspect définitif de la construction éphémère est donc grandement lié aux matériaux découverts par les auteurs du catalogue, aussi varíés que des tôles ou des grilles métalliques, des portes ou fenêtres, des éléments en bois, des dalles en pierre, en béton, ou encore des tubes en carton.

Le pavillon créé par isla, aligné tout au long de ses 50m aux rails de train d’une ancienne zone industrielle, était divisé en cinq unités, chacune d’elles faisant appel à des matériaux et des solutions constructives différentes. Les structures successives, faites de divers types de bois, de tubes en carton ou de profilés métalliques, étaient recouvertes de toitures en tôles métalliques. Un plancher en bois ainsi qu’un long banc, en bois lui aussi, ou constitué de tubes ou de grilles en acier, venaient compléter l’ensemble.

Ce démonstrateur des possibilités offertes par le réemploi a amené les architectes de chez isla à présenter leur travail au sein du pavillon espagnol de la Biennale d’Architecture de Venise 2025, qui interroge notamment l’utilisation de ressources locales et à faible empreinte carbone, deux caractéristiques que possèdent, dans ce cas, les matériaux issus du réemploi!

Construire – 2

À Boulogne-sur-Mer, l’agence CONSTRUIRE interviendra sur 60 logements sociaux, faits de petites maisons. Au lieu de les raser, la ville avait en effet décidé de leur réhabilitation sur fonds propres. L’architecte Sophie Ricard tentera, deux ans durant, en résidant sur place, d’accorder la réhabilitation des logements aux situations individuelles des habitants. Son travail commence par l’aménagement d’un petit jardin, une façon de s’intégrer au quartier et de rencontrer ceux qui y vivent, et tout d’abord les enfants. Ils puiseront largement dans les rebuts de chantiers voisins pour aménager des serres ou un cheminement à travers le jardin. Si c’est le manque de moyens qui a mené à cette solution, elle n’a pas été difficile à accepter dans le quartier où plusieurs habitants ont cette expérience de la récupération puisqu’ils travaillent comme ferrailleurs. Le chantier en tant que tel, ouvert à tous, verra l’isolation des maisons par l’extérieur dans un premier temps puis une intervention sur l’intérieur. La cité de chantier, aménagée dans une maison mitoyenne de celle mise à disposition de l’architecte, deviendra un lieu de rencontre. Les ouvriers y mangent autour d’une table fabriquée en bois de palette par les enfants du quartier. Le long diagnostic et le traitement personnalisé accordé aux différentes maisons débouchera sur le passage de soixante appels d’offre distincs. Un travail sur la couleur donnera davantage de visibilité à cette approche individualisée. Il est intéressant de constater que ce sont différentes personnalités au sein de l’agence qui se sont chargées de l’aspect politique, technique et social du projet.

Un autre projet, à Tourcoing, poursuivra cette idée de “réparer au lieu de reconstruire”, tout en maintenant une présence forte des architectes sur le lieu de leur intervention ainsi qu’une approche individualisée du travail à effectuer sur les différentes maisons. Il s’agissait de maisons ouvrières en briques, sauvées de la démolition grâce au travail préalable de l’association Rase pas mon quartier. Ici aussi, il faudra fédérer les différentes catégories d’habitants autour d’un même projet, créer “de la communauté” mais aussi “de la différenciation”. Un lieu socioculturel, l’atelier électrique, sera un point de ralliement et servira de permanence architecturale. Plus concrètement, le travail sur l’isolation et le bardage s’accompagne d’une réforme intérieure des logements. Un réseau de réempoi se met alors en place à l’échelle du quartier pour de petits éléments comme du carrelage. Les carreaux de ciment constituent en effet un part essentielle de l’identité de ces maisons ouvrières. Dans une interview réalisée pour l’ouvrage “Matière Grise”, Patrick Bouchain détaillait au sujet de ce réseau de réemploi: “On a donc crée une maison-magasin dans laquelle on a mis tout ce que l’on démontait des autres logements. Elle a servi pour les entrepreneurs mais aussi à toute personne du quartier qui pouvait venir chercher à cet endroit un robinet, un interrupteur, un carrelage, une lame de parquet, un volet, une fenêtre…”

Dans un cas comme dans l’autre, il s’agit de “construire autrement”, de ne pas travailler pour un habitant “moyen” vivant dans un logement “normalisé”, de ne plus “appliquer aveuglément des modèles et des standards préétablis”. La prise en compte des spécificités de chacun est ce qui a permis d’ajouter aux différents projets cette seconde couche culturelle et sociale dont parle aussi Patrick Bouchain. Et le choix du réemploi ou de la réutilisation pour accompagner cette démarche semble évident. Réemployer demande en effet une approche elle aussi spécifique, dépendante de chaque matériau issu d’un stock hétérogène. Mais que ce soit la réutilisation et le bricolage qui accompagne le travail des ouvriers à Boulogne-sur-Mer ou le réseau de réemploi mis en place à Tourcoing, réemployer ne devient jamais le prétexte à un quelconque geste architectural déconnecté. Il est d’abord une façon logique d’accompagner un processus. Et la flexibilité de l’approche des architectes devient parfois aussi flexibilité dans la conception de futurs logements. C’est notamment le cas des logements évolutifs de Beaumont, petite commune rurale, où certaines parties des bâtiments peuvent être aménagées ou transformées librement par les habitants, dans une démarche qui rappelle celle du bureau Elemental au Chili. Le cas par cas devient ici l’élément clé favorisant l’auto-construction ainsi qu’un possible réemploi à l’échelle d’une habitation. Ce dernier projet comme les deux précédents, s’ils ne se veulent pas des démonstrateurs du réemploi en tant que tels, s’efforcent pourtant, chacun à leur manière, de défendre une conception différente de l’architecture, celle-là même qui rendra possible une future généralisation du réemploi!


Les différents projets (Boulogne-sur-Mer, Tourcoing, Beaumont) décrits succintement dans cet article, le sont de façon beaucoup plus complète dans l’ouvrage collectif “Pas de toit sans toi”, publié sous la direction de Patrick Bouchain en 2016 chez Actes Sud, dans la collection L’Impensé. D’autres informations proviennent de l’interview faite à Patrick Bouchain et reproduite dans l’ouvrage “Matière Grise”, publié en 2014 par le Pavillon de l’Arsenal sous la direction d’Encore Heureux.

Construire – 1

L’architecte français Patrick Bouchain dont nous vous avions déjà parlé à propos du permis de faire, s’est fait connaître au préalable par la reconversion d’anciens bâtiments industriels en lieux culturels. L’atelier CONSTRUIRE, qu’il a fondé avec Loïc Julienne, ne se limite pourtant pas à ces seuls projets. Ils restent cependant une part importante de leur trajectoire architecturale qui propose une vision anticonformiste de l’architecture. Leur pratique est avant tout centrée sur le moment crucial du chantier, en faisant participer les différents corps de métier à l’évolution du projet et en intégrant une logique de réemploi.

Et le premier réemploi reste celui des bâtiments eux-mêmes ou de leur structure. C’est le cas du Lieu Unique à Nantes, qui investit les murs de l’ancienne usine LU pour en faire un centre culturel, incluant une salle de spectacles, des espaces d’exposition, un restaurant… Le détournement du programme initial de réhabilitation a permis, en faisant le strict minimum, de réduire le budget nécessaire. Ces interventions minimales laissent apparentes les différentes étapes de l’histoire du lieu, l’usine, le friche et le centre d’art. L’aspect expérimental du projet, l’importance du chantier qui devient un véritable acte culturel et auquel participent une multitude d’acteurs, notamment au travers d’une cabane de chantier, lieu d’accueil et de documentation dans l’esprit des permanences architecturales, lui donnera une véritable dimension pédagogique. Le réemploi pratiqué sur le chantier recouvre lui aussi cette dimension pédagogique, mais il est également politique, symbolique, esthétique, ou encore simplement de bon sens: réutiliser ce qui peut l’être, et préserver ce qui sert déjà.

Certains matériaux réemployés proviennent du bâtiment lui-même. Il s’agit par exemple de plaques d’acier qui pavaient le sol de l’usine et où les traces de l’ancienne activité du lieu sont encore visibles, d’un bureau ou d’escaliers de secours, provenant d’un précédent réaménagement, ou encore de briques issues de démolitions partielles. À ce réemploi in-situ, s’ajoute celui des débris de ces mêmes démolitions pour créer une terrasse en bordure du bâtiment.

Nous leur avons dit d’emblée : « Vous pouvez rapporter sur ce chantier des matières qui se trouvent chez vous, que vous avez récupérées sur des chantiers parce que c’était bête de les jeter, sans savoir où vous pourriez les réemployer. »

“Matière Grise”, publié en 2014 par le Pavillon de l’Arsenal sous la direction d’Encore Heureux, p. 276

Un appel sera également lancé aux artisans participant au projet afin qu’ils apportent des matériaux pouvant être réemployés. Beaucoup sont issus de chutes, de surplus, ou sont des matériaux déclassés car considérés comme non conformes. Des professionnels extérieurs au chantier finiront même par contribuer à cette recherche. Des planches de bateaux destinés à la casse ainsi que du bois de démolition habillent ainsi la passerelle qui forme le pourtour de la salle de spectacle. Le bar et les sièges du restaurant sont issus de donations. À l’arrière du bâtiment, sur toute la hauteur de la salle de spectacle, sera créé le Grenier du Siècle, collection monumentale où sont stockés dans des contenants métalliques scellés des objets donnés par les habitants. Cet espace fermé est destiné à être ouvert en 2100, soit un siècle après sa création. Les fûts ou boîtes métalliques qui contiennent ces objets sont eux aussi issus d’une donation. Le verre qui habille la façade du Grenier du Siècle est également de réemploi. Les différentes pièces utilisées avaient été en d’autres temps refusées par la réglementation. Pour pouvoir intégrer de tels matériaux, il a fallu déclarer la façade et son patchwork en verre de réemploi en tant qu’œuvre d’art. Des barils découpés par des forgerons maliens spécialisés dans le recyclage de nos déchets seront l’isolation acoustique au plafond de la salle de spectacles. C’est également en tant qu’œuvres d’art qu’ils ont pu entrer en France. Des planches faites de chutes de bois résultantes de la fabrication de pirogues et cousues entre elles par les piroguiers feront aussi partie du projet, sous forme de panneaux pour le restaurant.

Suivant une même logique, d’autres projets de l’atelier verront la reconversion d’anciens bâtiments industriels, tels Le Magasin à Grenoble, La Condition Publique à Roubaix ou encore Le Channel à Calais. Mais Patrick Bouchain et l’atelier CONSTRUIRE s’attèleront aussi à la construction de bâtiments neufs, sans mettre de côté leur intérêt pour le réemploi. Ainsi, l’Académie Fratellini à Saint-Denis, un centre d’art et de formation aux arts du cirque, voit la récupération de bois d’œuvre issus des jardins du château de Versailles, dont de nombreux arbres avaient été victimes d’une tempête. Le bois sera intégré pratiquement tel quel à la structure des gradins de la salle de spectacle, en surdimensionnant les sections de bois initialement prévues. Le parement extérieur est réalisé en tôles métalliques ondulées provenant d’un centre commercial où leur couleur avait été considérée comme non conforme. Elles seront posées par recouvrement afin de cacher les trous de leur pose initiale. Elles seront également en partie peintes afin d’éviter qu’elles ne rouillent à l’endrtoit de la découpe. Le réemploi et la pose par recouvrement qu’il induit, ainsi que les traits de peinture anti-rouille, créent un assemblage aléatoire qui donne toute sa spécificité au projet.

L’étancheur m’a dit : « Je ne peux pas les installer parce qu’il y a des trous (…) » Néanmoins, dans tous les bidonvilles, on assemble les tôles par recouvrement, pour cacher les trous. La règle a donc été : « Vous posez les tôles en recouvrant jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de trous. » Cela a donné des assemblages aléatoires, indessinables.

“Matière Grise”, publié en 2014 par le Pavillon de l’Arsenal sous la direction d’Encore Heureux, p. 279

Patrick Bouchain et Loïc Julienne participeront également, en compagnie de Sonia Vu et de ConstructLab, à la construction d’une salle des fêtes pour une Université Populaire à Argentan. Celle-ci, dénommée Le Manable, est principalement réalisée en matériaux de récupération. D’autres projets de l’atelier, s’ils ne sont pas forcément réalisés en matériaux issus du réemploi, de par leur caractère éphémère ou mobile intègrent ou incitent à la déconstruction et au réemploi. C’est le cas de musées itinérants ou éphémères, comme le Centre Pompidou Mobile, ayant voyagé entre plusieurs villes françaises, ou comme les Étincelles du Palais de la découverte, une version hors les murs – destinée à être réemployée – d’un musée parisien actuellement en travaux. C’est le cas aussi de salles de spectacle itinérantes sous chapiteau, comme La Volière, Le Centaure ou encore Le Caravansérail.


Certains projets (Le Lieu Unique, L’Académie Fratellini) décrits succinctement dans cet article, le sont de façon beaucoup plus complète dans les ouvrages “Le Lieu Unique –Le chantier, un acte culturel / Nantes” de Christophe Catsaros, publié sous la direction de Patrick Bouchain en 2006 chez Actes Sud, dans la collection L’impensé, ainsi que “L’Académie Fratellini – Le cirque de plain-pied Saint-Denis / Saint-Denis” de Coline Serreau et Charlotte Erlih, publié en 2008 chez le même éditeur et dans la même collection. D’autres informations, dont les citations mises en exergue, proviennent de l’interview faite à Patrick Bouchain et reproduite dans l’ouvrage “Matière Grise”, publié en 2014 par le Pavillon de l’Arsenal sous la direction d’Encore Heureux.

Recetas Urbanas: Cañada Real

Au travers de ce blog, nous avons toujours tenté de mettre en évidence le fait que le réemploi des matériaux de construction n’avait de sens que s’il s’accompagnait d’un profond changement dans notre façon d’envisager l’architecture et la construction en général. À ce propos, les projets menés par Recetas Urbanas font du réemploi un outil au service des valeurs qu’ils défendent d’avantage qu’un objectif en soi. Le projet de centre socio-communautaire de la Cañada Real, inauguré en 2019, illustre bien cet aspect du travail des architectes. Plus de la moitié des matériaux utilisés y sont de réemploi et une vidéo, publiée en 2020 et témoignant de l’implication de la communauté locale, nous rappelle une fois de plus que les projets d’architecture doivent avant tout être des projets sociaux.

La Cañada Real est le nom donné à une suite de constructions illégales, installées le long du tracé d’une ancienne route de transhumance (la Cañada Real Galiana) traversant la Communauté de Madrid. Cette rue de plusieurs kilomètres de long héberge une population croissante dans des conditions précaires. Le centre socio-communautaire répond, en partie, au besoin criant d’infrastructures. Promu par l’Ayuntamiento de Madrid à travers la Empresa Municipal de la Vivienda y Suelo, le projet ne comporte au départ que très peu de clauses sociales. Ce sont les architectes de Recetas Urbanas qui en feront une véritable expérience de participation citoyenne, fruit d’un travail de porte-à-porte et de visite des logements, de différents centres éducatifs et associations ou entités sociales mais aussi d’un centre pénitentiaire, afin de rencontrer les habitants. Outre les membres de la communauté, de nombreux bénévoles issus notamment d’universités, participent à ce projet d’auto-construction. En différents points de Madrid, sont ainsi préfabriqués les éléments et modules (plancher, parois, fenêtres, fermes, toiture) qui seront par la suite assemblés sur site. L’apport du réemploi est ici primordial. Le travail bénévole et le réemploi des matériaux ont ainsi permis d’augmenter la surface construite de 25% sans modification de budget.

Pour ce qui concerne plus concrètement le réemploi, les matériaux proviennent principalement de projets antérieurs ou sont issus d’entrepôts municipaux. Le projet éphémère d’un espace de création, Habitar el Aire (Naves Matadero – Centro Internacional de Artes Vivas), réalisé en 2018 par Recetas Urbanas, allait ainsi fournir une bonne partie des matériaux nécessaires à l’édification de l’espace de travail multifonctionnel de la Cañada Real. Pour ce qui est des matériaux récupérés dans les entrepôts publiques, il peut s’agir d’échafaudages transformés en escaliers ou de chaises dont l’usage est détourné: une fois alignées le long de la façade, elles deviennent en effet un excellent parasol!


Voir à ce sujet un article de El País, datant de 2021.

Recetas Urbanas

S’il est un bureau d’architecture qui oeuvre dans le domaine du réemploi des matériaux de construction en Espagne, et ce depuis de nombreuses années, c’est bien Recetas Urbanas, fondé en 2003 par Santiago Cirugeda, rejoint un peu plus tard par Alice Attout. Pourtant, à l’instar d’autres architectes qui s’intéressent au réemploi, ils ne font pas de celui-ci leur principale préoccupation: le réemploi se met, pour eux, au service de la participation citoyenne en tant qu’outil d’apprentissage et d’éducation. Connu pour ses interventions urbaines ou ses architectures éphémères, le travail de Recetas Urbanas va en effet bien au-delà du simple geste architectural, tout en menant une véritable réflexion de fond sur les matériaux, leur réemploi – leur reuso – et sur la façon de transformer nos pratiques architecturales. Le bureau résume d’ailleurs des années d’expérience du réemploi des matéraix dans une vidéo publiée en 2022. Celle-ci est un état des lieux, basé sur une solide expérience de terrain, qui a vu le réemploi de matériaux de construction au travers d’une cinquantaine de projets, pour une valeur estimée de 2 000 000 d’euros. Ce bilan, bien que positif, met également en évidence le chemin qu’il reste à parcourir pour que le réemploi prenne toute la place qu’il conviendrait qu’il occupe, en nous rappelant que les principes de l’économie circulaire ne doivent pas seulement rester de bonnes intentions mais avant tout être mis en application.

Au travers de différents projets d’auto-construction faisant appel à de nombreux bénévoles, l’attention des architectes se porte sur le réemploi au moment de la construction, en insistant sur le fait que l’intégration de tels matériaux de réemploi modifie leur approche du projet, mais ils prennent également en compte le devenir de leurs construction, une fois arrivées en fin de cycle. C’est donc un double travail qui est effectué: un travail de recherche de matériaux de seconde main, mais aussi un travail de réemploi des matériaux de leurs propres projets, et parfois de structures entières, ce qui passe par des choix constructifs adaptés. Les matériaux réempoyés proviennent ainsi d’achats de seconde main, de démontages d’anciens projets, de donations ou de prêts publiques ou privés donnant lieu à des contrats de gestion encadrés. L’importance des ressources publiques, à travers notamment les entrepôts municipaux, semble ici primordiale.

À titre d’exemple, la vidéo publiée par Recetas Urbanas fait état d’un taux de 85% de réemploi pour le projet La Escuela Crece (Madrid, 2016), de 75% de réemploi pour le Proyectalab (Benicàssim, 2011) ou encore de 90% de réemploi dans le cas du projet Aula Abierta de Grenade (2007). Ce dernier projet sera d’ailleurs démonté et réemployé à Séville en 2012. Aula Abierta Sevilla est partie intégrante du projet La Carpa, un espace socio-culturel initié en 2011 à Séville et destiné à accueillir une école de cirque et divers collectifs menant des actions à finalités sociales ou culturelles. Les différentes structures qui composent La Carpa sont pour la plupart faites de réemploi et notamment d’anciens projets démontés puis réemployés, tels que Aula Abierta donc, mais aussi une de leurs fameuses araignées (Arañas).

Des projets Aula Abierta de Grenade et Séville, ainsi que de La Escuela Crece de Madrid, nous vous avions déjà parlé dans un article précédent mettant en évidence l’implication de Recetas Urbanas auprès des étudiants d’écoles supérieures. De façon plus générale, sous ce nom de Aula Abierta, Recetas Urbanas regroupe une série de projets de constructions réversibles impliquant une communauté scolaire. Ces projets participatifs et souvent auto-construits, nés de l’expérience initiale de Grenade avec le collectif AAABIERTA, font usage de solutions constructives se servant bien souvent de matériaux issus du réemploi. Cette attention particulière portée à l’éducation pousse les architectes à réaliser plus de vingt projets allant dans ce sens, dans tous types de centres scolaires. Un dossier sur le sujet a été publié en 2021 par les architectes.

Récemment, en 2023, dans le cadre du Festival Concéntrico, La Rebelión del Crazy Army fait appel aux étudiants et professeurs d’un institut de Logroño pour construire les structures temporaires qui “assiègeront” le centre éducatif en le reconnectant à l’espace public. Les poutres et panneaux en bois utilisés lors de la construction seront réemployés par l’association La Kalle de Vallecas. Différents projets mais une même logique donc. Autre exemple, en Catalogne cette fois: dans le cadre des célébrations du tricentenaire de Barcelone, en 2014, la Fondation Enric Miralles était chargée de la coordination de 6 installations temporaires disséminées à travers la ville, le projet BCN RE.SET. Recetas Urbanas élabore une proposition de réemploi des matériaux de ces différentes installations une fois leur fin de vie arrivée (voir à ce sujet un article de El País). Ceux-ci seront réemployés par Recetas Urbanas et d’autres collectifs – le collectif Straddle3 par exemple – dans différents projets, en milieux scolaires notamment. Toujours dans cette logique de remise en circulation de matériaux, Recetas Urbanas participe, comme Straddle3 d’ailleurs, à la mise en place d’une plateforme de réemploi et de redistribution de ressources, nommée GRRR (Gestión para la Reutilización y Redistribución de Recursos). Il s’agit d’un projet mené par Arquitecturas Colectivas (AA.CC.), un réseau international de collectifs défendant des valeurs communes et dont fait partie Recetas Urbanas. A par exemple fait usage de la plateforme GRRR le collectif M-etxea de Donostia.

Pour finir, la réflexion menée par les architectes sur l’apect légal de tels projets est également à souligner. Recetas Urbanas classe en effet ses interventions d’un point de vue juridique: interventions illégales, légales et a-légales. Cette dernière catégorie investit des vides légaux pour pouvoir agir. Le parallèle avec le réemploi des matériaux est ici intéressant. L’utilisation de matériaux de seconde main pourrait elle aussi correspondre à ces trois catégories. Il est en effet des cas où réemployer semble impossible pour des raisons juridiques, d’autres où cela semble possible. Reste enfin une vaste zone grise dont de nombreux projets tentent de profiter. L’existence de tels vides légaux, peut-être tout autant que l’impossibilité légale d’utiliser de tels matériaux, témoigne du travail législatif qu’il reste à fournir pour pouvoir rendre le réemploi pleinement accessible!

Label

Les certifications et les labels sont chose courante dans le domaine environnemental et certains d’entre eux, qu’ils soient d’ordre public ou privé, peuvent ou pourraient également intégrer le réemploi des matériaux de construction. À l’internationnal, les différentes certifications HQE™ (High Quality Environmental) d’origine française, britannique BREEAM® (Building Research Establishment Environmental Assessment Method) ou américaine LEED® (Leadership in Energy and Environmental Design) semblent les plus connues. Certains labels visent, par exemple, plus spécifiquement la prise en compte du caractère circulaire ou la mise en avant d’une empreinte carbone réduite. À ce titre, le réemploi est une option particulièrement intéressante. L’obtention d’un tel label relève en général d’une démarche volontaire afin de rendre compte de certaines performances d’un bâtiment ou d’un matériaux supérieures aux exigences minimales fixées par la réglementation. Il s’agit bien souvent d’une question de confiance et de reconnaissance qui permet de renforcer la visibilité d’un projet. Il existe par ailleurs des labels qui évoluent vers quelque chose ayant un caractère obligatoire. C’est la cas du label français expérimental E+C- lancé en 2016 afin de préfigurer la Réglementation Environnementale 2020 (RE2020), et dont le champ d’action est notamment d’attester de l’empreinte carbone d’un bâtiment en utilisant des outils d’ACV. La RE2020, comme nous vous l’expliquions déjà ici, reprend une méthode de calcul où l’impact des matériaux de réemploi sur l’empreinte carbone est considérée comme nulle, rendant une telle solution très avantageuse!

Si la plupart des labels environnementaux ne s’appliquent donc pas exclusivement au réemploi, il en existe néanmoins ayant été créés dans le but spécifique de le promouvoir. C’est le cas du récent label CircoLab® en France. Ce dernier, grâce à une comparaison de l’impact environnemental de produits réemployés et de leurs équivalents neufs, permet de délivrer un certificat de performance à plusieurs niveaux. Plus ancien, le label Truly Reclaimed a été créé par Salvo en Angleterre et développé dans le cadre du projet européen FCRBE (Interreg NWE). Celui-ci, s’il défend aussi le réemploi, a néanmoins un but différent qui est de protéger les matériaux réellement issus du réemploi en les distinguant des imitations. Il permet ainsi de rendre la démarche de réemploi plus visible et de la valoriser!

Exhibitions – 3

Il est une exposition qui témoigne de l’intérêt pour le réemploi dont fait preuve à la fois le Pavillon de l’Arsenal à Paris mais aussi une partie toujours croissante des acteurs parisiens du secteur de la construction. L’exposition Conserver Adapter Transmettre, qui s’est achevée au mois de mars de cette année, présentait en effet une quarantaine de projets parisiens ayant fait le choix de ne pas démolir l’existant, en partant notamment du constat que chaque mètre carré neuf construit émet environ 1,5 tonnes de CO2 pendant 50 ans. Il s’agissait de projets récents, en cours de réalisation, dont les permis ont été déposés entre 2020 et 2022. Des projets de transformation de l’existant donc (qui représentent 70% des autorisations d’urbanisme déposées à Paris) où le réemploi des matériaux a aussi son importance, et qui mettent en avant de “nouveaux modes de fabrication qui conjuguent enjeux climatiques, volontés patrimoniales et programmations adaptées aux attentes contemporaines”. Ces projets sont une véritable inspiration pour qui voudrait développer en parallèle la filière du réemploi et celle des matières bio et géosourcées.

C’est le cas du projet Au Fil du Rail (19e) des architectes de Grand Huit, la reconversion d’un ancien bâtiment industriel en lieu ressource de l’économie circulaire et solidaire dans les champs de l’alimentation et du textile, initialement prévu pour 2023. Devrait y être pratiqué un réemploi des matériaux in situ et ex situ. Des menuiseries de l’ancienne préfecture Morland y seraient, par exemple, intégrées à l’enveloppe du bâtiment. C’est le cas également du super-équipement Pinard (14e) de l’agence ChartierDalix, aidée de R-Use pour le réemploi. Prévue pour 2025, il s’agit de la transfromation d’une ancienne maternité en équipement hybride rassemblant crèche, école, gymnase et tiers-lieu ouvert aux habitants. 49,6% de la masse de matériaux y est annoncée comme provenant de matériaux réemployés ou recyclés, dont 100% des tuiles en terre, des briques, de l’huisserie bois et de la menuiserie existante, ce qui réduirait de 11,6% les émissions carbone du projet. Démarche de réemploi également pour le projet de surélévation Lenoir (11e), la réhabilitation d’un bâtiment d’activités artisanales afin d’y ajouter des niveaux de logements sociaux, prévue pour 2024. Pour cette surélévation, les architectes de chez Boman, aidés de Bellastock pour le réemploi, auraient recours à des matériaux issus de la déconstruction d’immeubles appartenant à Paris Habitat, dont du parquet, du carrelage, des portes ou encore des équipements électriques. Ce sont des éléments intérieurs issus du réemploi qui seraient également mis à profit par l’agence Archikubik, aidée de Mobius, dans le projet de la Scène des Loges (15e), un ancien garage reconverti en logements, prévu pour 2024. Qu’autant de projets veuillent faire appel au réemploi sur un territoire aussi restreint est bien la preuve que quelque chose est en train de changer. La visibilité offerte par de telles expositions interrogeant nos modes de construction est également significatif de l’émergence de nouvelles pratiques constructives. Et parmi celles-ci, le réemploi des matériaux de construction semble avoir toute sa place.

Au-delà de cette exposition, l’intérêt du Pavillon de l’Arsenal pour le réemploi ne date en effet pas d’hier. On se souvient bien sûr de l’exposition Matière Grise (2014 à 2015), dont nous vous parlions déjà ici et qui reste une référence et l’exposition la plus complète sur le sujet, mais elle est loin d’être la seule. En 2012 déjà, l’exposition Re.architecture, se faisait l’écho de telles pratiques en présentant le travail singulier de 15 agences européenes dont faisaient partie Assemble, le Collectif Etc, Raumlabor ou encore Rotor. En 2016, l’exposition des résultats de l’appel à projets urbains innovants Réinventer Paris donnait également à voir des projets pour lesquels le réemploi était une donnée essentielle. Parmi ceux-ci, celui du site Morland ainsi que la future Ferme du Rail, dont nous vous avons déjà parlé. D’autres projets développés dans le cadre de l’accélérateur de projets architecturaux et urbains innovants FAIRE seront exposés au Pavillon de l’Arsenal. C’est le cas en 2022 de la recherche menée par Cigüe sur le béton de plâtre à base de réemploi, dont nous vous avons déjà parlé ou de FabBRICK en 2018, un projet de briques en textile de réemploi, conçu par l’architecte Clarisse Merlet. C’est le cas également des projets M.E.G.A. de Niveau Zéro Atelier et Terres émaillées de Lucie Ponard, qui utilisent tous deux des terres d’excavation parisiennes pour la production d’objets ou de carreaux. Ces projets, ainsi que FabBRICK, feront partie de l’eposition Séries Limitées de 2022. Dans le même esprit, l’exposition Terres de Paris (2016 à 2017), présente le travail des architectes de l’agence d’architecture Joly&Loiret sur la construction en terre crue issue du sous-sol parisien. Dans le cadre de l’accélérateur FAIRE et du Studiolo, un programme de mini-expositions, l’installation datant de 2021 Académie du climat x 36 étudiants architectes x Encore Heureux: un café en projet raconte la conception collaborative sous la direction d’Encore Heureux du futur café de l’Académie du climat à Paris, où le réemploi des matériaux a été une donnée importante. Également présenté dans le cadre du Studiolo en 2021 et de l’accélérateur FAIRE, le projet Ceci n’est pas une porte voit la récupération et la transformation de 1200 portes issues d’un ancien hôpital parisien, soit 60 m³ de matière. Les expérimentations et la création de mobilier par les architectes Vincent Parreira et Marie Brodin, accompagnés par Mobius, spécialisé dans le conseil en réemploi, déboucheront à cette occasion sur la fabrication de plus de 200 tables, avec l’aide de personnes en réinsertion professionnelle de l’association ARES (Association pour la Réinsertion Économique et Sociale).

De façon plus générale, l’attrait des équipes du Pavillon de l’Arsenal pour les matériaux naturels et locaux comme la terre ou la pierre (voir l’exposition Pierre de 2018) et les artisans qui les mettent en oeuvre (voir l’exposition Ressources de 2022), combiné aux préoccupations sociétales ou environnementales (en témoigne l’exposition Et demain, on fait quoi? présentée au moment de la crise Covid en 2020 ou les récentes expositions de 2023 Espaces Ferroviaires, matières vivantes ou [Ré]inventer l’existant) traduisent le besoin d’une nouvelle façon de concevoir l’architecture, à laquelle appartient le réemploi. Et s’il n’est bien sûr pas exclusivement question de réemploi dans ces différentes exposition, elles donnent néanmoins très souvent à voir les raisons ou les moyens qui peuvent faciliter son émergence ou, peut-être un jour, sa généralisation!


L’exposition Conserver Adapter Transmettre s’est achevée le 5 mars 2023 et a donné lieu à la publication d’un ouvrage portant le même titre, Conserver Adapter Transmettre.

TYIN tegnestue – 2

L’importance du contexte local, propre à chaque projet, se retrouve au coeur de la démarche de TYIN tegnestue Architects. Il s’agit d’un contexte géographique, social ou culturel mais les techniques et les matériaux, qu’ils soient ou non de réemploi, peuvent aussi façonner l’identité d’un bâtiment. Ceci est valable pour les projets menés en Asie et dont nous avons déjà parlé mais c’est aussi le cas lorsque l’agence construit chez elle. En Norvège donc, c’est notamment la tradition de la construction en bois qui est mise en avant par TYIN tegnestue à travers sa pratique du réemploi. Et c’est un type de construction bien particulier, la construction en rondins de bois empilés, que l’on retrouve en 2014 dans son projet d’aménagment d’un magasin au sein de l’aéroport de Trondheim. Une ancienne maison datant du XIXe siècle et vouée à la démolition a donc été démontée puis reconstruite partiellement en mettant de côté les pièces les plus abîmées. Certains rondins seront également découpés et utilisés en revêtement mural.

Dans un projet antérieur finalisé en 2011 sur la commune de Aure (Norvège toujours), c’est d’une autre typologie de bâtiment, le hangar à bateaux, dont s’emparent les architectes. Le remplacement par une nouvelle construction, aux fonctions plus récréatives, d’un hangar en bois particulièrment endommagé sera encore une fois l’occasion de faire usage du réemploi. Certains des matériaux de l’ancienne construction seront ainsi réemployés in situ. Des planches en bois seront notamment intégrées au parement intérieur et le parement extérieur sera en partie composé de tôles métalliques anciennement utilisées en toiture. De vieux rails métalliques servent quant à eux de support à un plan de travail. À ces matériaux réemployés in situ, s’ajoutent des fenêtres provenant d’une ferme voisine. Ce sont d’ailleurs les dimensions de ces fenêtres qui décideront de la trame structurelle à adopter pour la nouvelle construction. Les matériaux reemployés contribuent donc à la conception même du projet en le faisant évoluer. Preuve encore que le réemploi nous oblige à penser la logique de conception d’une toute autre manière.